Quitter Londres Iain Sinclair

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Récits d’errances, de fantômes mais surtout de présence d’une ville, Londres, dans ses mutations urbaines, la pauvreté de ses projets vendues comme autant de vaines promesses politiques, Quitter Londres est un livre d’un enchantement mélancolique. En très fin écrivain, Iain Sinclair fait assaut d’ironie et d’érudition pour donner à voir et à attendre son quartier d’Hackney dont il est un des passants les plus essentiels.

Toujours trouvé qu’il perdurait un charme idiot à commencer les trilogies par la fin. Voir comment s’achève l’aventure avant de savoir si on veut la commencer de son début. Pour résumer mon appréhension de ce livre dire ceci suffirait peut-être : je lirai sans le moindre doute les deux autres volumes, parus en poche chez Babel, de dérives urbaines de Iain Sinclair.

Précisons de quoi il s’agit. Un nom suffit à éclairer le projet : Sebald. Mais ne cédons pas au reproche que l’on pourrait adresser à Iain Sinclair. Quitter Londres fourmille de référence, cède peut-être même parfois au name dropping tant les flaneries de l’auteur sont l’occasion d’explorer l’œuvre, son rapport à la ville, d’un auteur. Toujours très chic et clandestin. Quitter Londres pour tenter d’expliquer simplement son optique est une suite de promenades, d’invention d’une psycho-géographie comme on disait à l’époque situationiste. « Les rues devenaient des rêves de substitution », une « sorte de frottage contre la résistance des lieux », « l’accumulation accablante de faits et de récits brisés dont j’ai besoin pour faciliter mon passage perpétuel à travers ces lieux familiers », « un sorte de spectateur cartographiant un univers dont il ne ferait pas partie », « enregistrer des paysages pluriels en un temps singulier» seraient une esquisse de la méthode d’investigation urbain de Sinclair. Jamais une théorie fixe tant la pensée est mobile, le verbe labile, la prose ironique et frondeuse quand elle s’empare des slogans de ceux qui dévisagent nos villes.  Un livre chic et undergroud donc.

La cité des mots, bâties sur d’autres mots, autant d’étymologie estimables, avait disparu.

Un livre surtout autour d’une croyance qu’il faut, je crois, préserver. Sa disparition en est, je pense, le point aveugle. Un Nord magnétique répulsif mais empli de représentation. Au fond, il ne s’agit que de cela :  notre monde irait encore plus mal si poète, vidéaste, lecteur fou et clochard à l’immobilité hallucinée ne s’acharnaient pas à le décrire et ainsi à le modifier.  « La conviction que des écrivains différents, en livrant des cartes du même lieu, élargissent les potentialités de la ville. » Qui n’a jamais arpenté sa ville avec le désir de la mettre en mots, capturer ses conversations comme autant de concertos bruitistes. Iain Sinclair porte l’exercice à son paroxysme avec ce qu’il faut de désinvolture pour ne pas trop se prendre au sérieux. Saisir les désastres de l’urbanisme, l’enfer des gratte-ciels vides pas que de sens, se moquer de l’envahissement de la ville par les vélos, de sa « croissance cancéreuse. Contagieuse. Hors de contrôle. » La richesse de l’anecdote, l’entremêlement de l’histoire, de tous ceux qui ont pris la parole sur le coin qu’il décrit. Il faut vraiment mettre ses pas dans ceux de l’auteur, se laisser guider, rêver et imaginer. Le voir discuter sur le prix du sac qui accompagne Sebald dans Austerlitz et du portrait sensible qu’il livre de cet immense auteur dans un pastiche d’errance sur ses pas.

Je gardais du voyage sebaldien le sentiment d’un homme qui ne va pas bien, qui marche dans un paysage de coïncidences et d’affinités électives en quête d’une photo sépia d’un moi en berne.

En vue du titre, on pourrait craindre une mélancolie à l’aigre nostalgie. Un ressassement lassant d’un « Londres perdu, une ville de fracture et de disparition. » Sinclair y échappe heureusement. Difficile pourtant de ne pas regretter ce Londres clandestin, poétique, de rire à ses moqueries informées sur sa gentrification et sa patrimonialisation idiote et voulue rentable. On pourrait peut-être regretter son emploi de contexte aussi flou que l’ère d’une post-vérité. Mais toujours avec un traitement par une expérience directe qui intervient comme un prétexte et une jolie façon de s’effacer, de se planquer dans le labyrinthe textuel. Son errance le jour de l’enterrement de Tatcher et celle du jour de l’élection de Trump sont d’une drôlerie sans concession. Comme d’ailleurs sa « retraite dadaïste » un « geste d’impuissance » contre le Brexit et le sort réservé aux migrants. Un miracle d’écriture dont la traduction nous donne, je crois, une juste image.

Il n’y a pas de moi en dehors du moi écrit. Et des fugues mystérieuses qui se produisent entre les incidents dignes d’être racontés.

Le dernier grand attrait de ce livre reste la position mobile de ce narrateur : son emportement, sincère et justifié, ne vire jamais à la leçon de morale. Iain Sinclair sait que « les marches sont une autobiographie sans auteur. » Il s’agit bien moins de se dire soi, ses formes et ses turbulences, mais de se transmuer dans une manière de doublure fictionnelle. Nous parlions de Sebald dont l’ombre tutélaire flotte sur Quitter Londres, notamment par le « personnage » de Stephen Watt, poète qui aurait servi de modèle à Austerlitz qui est lui-même un alter-ego de l’auteur, vous suivez cette confusion de réalité entre texte et réalité capturée, perdue ? Quand il parle de ses amis poètes, quand il marche avec leur fantôme, Iain Sinclair s’invente le même jeu : il se portraiture en autrui, parle de lui à travers ces amis et « supposé narrateur » il occulte et révèle les voix et les fantômes qui informent ses dérives, leur donne ce visage si vivant. Ajoutons aussi un très bel exercice d’amitié tant, derrière ces masques, Sinclair semble percevoir l’essence de l’œuvre que ce soit de Simenon ou d’Alan Moore. Il nous donne d’ailleurs une vision claire des théories d’une joyeuses complexité mise en œuvre par ce dernier dans Jerusalem.

Mes pauvres phrases auront, je l’espère, au moins le pouvoir de vous faire partir dans les rues de Hackney, d’en parcourir les décombres une dernière fois en présence de Iain Sinclair.


Un grand merci aux éditions Inculte pour cet envoi

Quitter Londres ( trad : Maxime Berrrée, 461 pages, 23 euros 90)

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