Tractacus Solitarius, Le retour du loup des Steppes Pierre Cendors

arton213.jpg

Parole de haute solitude, voyage dans l’acuité des steppes intérieures, fragments poétiques narrativisés, essai sensible d’appropriation du personnage du Loup des Steppes et admirable exercice d’admiration pour la vie et l’œuvre d’Hermann Hesse, Tractacus Solitarius offre tout ceci dans une langue aussi chatoyante que les dessins de Christine Sefolosha qui accompagnent cette doublure poétique de Silens Moons.

« Ayons seulement l’immense parole d’exiger seulement l’essentiel. » La brièveté frappante, le plein de silences ouvert par les cent très courts fragments de ce Tractacus Solitarus laisse apercevoir une autre critique : plus étincelante, une sorte de compagnie solitaire, une sorte d’évidence longtemps maturée. Ou pour emprunter une image à Cendors : il faudrait commenter ce livre en partant en voyage, avec son seul souvenir. Pas certain d’y parvenir. Efforçons-nous à cette clarté à laquelle parvient Cendors dans sa capacité à s’absenter de son propre texte.

On comprend avec une sorte de lointaine et fulgurante évidence qu’en nous, quelqu’un ou quelque chose, sans nom occupe notre absence.

On pourrait alors commencer par une de ses proximités sémantiques qui suffisent à vous faire chérir un écrivain. Dans Silens Moon, j’ai été ravi de voir Pierre Cendors utilisé le terme de viduité et d’en faire le centre de son roman. Il en reprend la trame dans Tractacus Solitarius qui se présente d’abord, moins comme une relecture du Loup des Steppes, non en tant que voyage mais « enracinement dans la plénitude du vide. » Si cette plongée dans un espace intérieur, après tout un lieu commun essentiel de toute littérature, a renouvelé cette connivence ouverte par la lecture des œuvres de Cendors, c’est par son emploi du mot d’internité : l’éternité de l’intériorité pour pasticher les gloses leirisiennes. Dans l’arrangement de mes souvenirs, Michel Leiris est un des premiers à avoir renseigné l’emploi de ce terme. Sans vouloir donner l’impression d’ergoter, ce genre de coïncidences, de relevés qui doivent plus à la perversion du lecteur qu’à celle de l’auteur, m’a littéralement enchanté. Pour ceux que ce genre de concordances indifférent, le livre est bien sûr d’une toute autre texture. À chaque fragment, dans le silence qui s’étend entre eux, dans les conversations tacites avec les très beaux dessins de Christine Sefolosha, on entend la tessiture si particulière de Cendors. Un certain goût pour le terme rare (à bord de l’Absoluble on se laisse porter par l’absoluité), mais surtout une capacité à porter la parole à son essentiel : le commencement et nos façons, entre solitude et destin (serait-ce un emprunt à Cioran ?) d’en éluder la vérité intime. Si on se laisser un peu trop porter par le sens de la formule, on pourrait penser que Cendors nous livre ici un portrait de soi dans l’autre.

Combien sommes-nous à porter le veuvage de notre vraie visage ?

Pour autant que je puisse en juger, cette question est peut-être une des clés de lecture pour l’œuvre de Cendors. Dans Archives du vent, un cinéaste veut retrouver le visage de ses obsessions enfantine qu’un jeu de prémonitions de son faux-frère, de doublure entre ses personnages et la réalité ne cesse de lui voler ; dans Silens Moon, le seul témoin, le personnage le moins connu du Loup des Steppes, assiste à son propre enterrement avant de se confondre avec le personnage du Loup des Steppes. On l’aura compris dans ce résumé sans doute pas très limpide, la vérité pour Cendors ne s’approche que par un jeu de masque : « Ce que l’on nomme réalité n’est bien souvent que la traduction qu’en font nos contemporains, une adaptation de seconde main. » Le voyage que nous propose Tractacus Solitarius serait alors une invitation à arpenter celui que nous sommes au silence des jours, à rebours de l’époque dont « les images sont tintamarresques. Même le son coupé. » Dans ce qui ressemble aussi à un traité philosophique, Pierre Cendors nous laisse entendre que notre moi véritable est trop souvent confondu avec sa manifestation sociale, si ce n’est commerciale (la « cage dorée dans le zoo culturel » qui achève un poète) . Avec une certaine hauteur, il nous invite à nous aventurer

ici, à l’intérieur de notre nous-mêmes mais aux antipodes de notre moi, ici, à ses confins où l’homme que nous prétendons être ne joue aucune part.

Une parole essentielle à recueillir patiemment, donc. La très grande réussite de ce que l’on serait tenté de nommer recueil poétique tient, je crois, à sa capacité à placer la réflexion, souvent complexe mais à toujours l’attrayante  solidité solitaire, dans une suite narrative, au cœur de l’amalgame des discours qui la constitue. On retrouve alors dans Tractacus Solitarius les emprunts poétiques dont Cendors ponctue son récit. Bienheureuse constellation. Surtout quand elle parvient à faire advenir une présence : jamais je crois Hermann Hesse n’aura été aussi clairement vu, soustrait au silence dont le recouvre sa notoriété. Loin d’offrir un commentaire de son œuvre, en proposant plutôt des extraits toujours frappants, dans les plis du sens du Nômade des Steppes dont il qualifie Hesse (lui aussi sans doute par la contagion qui alimente ce portrait). Dans tous les sens que Cendors prête à ce surnom de Hesse employée par sa dernière femme

celui qui se trouve renaît, se maintient dans les commencements tout en évoluant dans son siècle sans que l’impermanence des modes ne l’altèrent.

La réflexion philosophique (même si poétique serait plus appropriée) de Cendors peut paraître abstraite, éveillé au moins notre jalousie de par sa capacité à s’élever vers l’essentiel. Mais, il faut souligner que le bref portrait de Hermann Hesse qu’il nous livre ne l’est jamais. Un regard fraternel, un exercice d’admiration qui permet d’apercevoir le compagnonnage entretenu entre Cendors et Hesse. Ou plus simplement, l’urgence de relire Hesse et de continuer à lire Pierre Cendors.



Un grand merci à L’atelier Contemporain pour l’envoi de ce roman.

Tractacus Solitarius Le retour du loup solitaire (dessins de Christine Sefolosha, 85 pages, 20 euros)

Publicités

Un commentaire sur « Tractacus Solitarius, Le retour du loup des Steppes Pierre Cendors »

  1. « Relire Hesse » Je ne le ferai probablement pas tout de suite, mais je le ferai… Ma PAL ne te remercie pas. En tout cas, très belle chronique.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s