Les jardins Statuaires Jacques Abeille

foliosf605-2018

Voyage dans le langage, immersion dans le mythe, incursion dans le rêve, exploration d’un univers où les contradictions subsistent en une surréaliste simultanéité. Dans une prose hypnotique, pleines de fulgurances et de béances, dans un style à la fois soutenu et tendu vers l’effacement, Les jardins statuaires propose une traversée de nos représentations. Derrière le récit d’aventure, le roman d’imaginaire décrit avec la précision d’un rêve, Jacques Abeille offre une méditation, pleine de trous et de retours, sur l’écriture, le récit, la possibilité de témoigner sans statufier, en réinventant une tradition qui nous hante tel un voyage ou un rêve. Une menace.

Jacques Abeille, un nom souvent croisé au fil de mes lectures, univers intrigant, mythe dont on s’approche alors avec une certaine crainte, prémisse de la dévotion. Une plongée parfaitement réussie : un univers qui, d’emblée, happe par son inquiétante étrangeté, sa familiarité sans explication, jamais. Une façon, sans doute, de se confronter aux mythes primitifs et primordiaux : un voyageur arrive, d’où et pourquoi ne sera jamais la question. Tout le talent de Jacques Abeille est de maintenir son texte dans une cohérence de rêve. Tout y est parfaitement évident d’être un outrepassement de la plate logique des jours, de leurs soucis domestiques. Un style sans âge à la fluide élégance, aux résonances intemporelles. On pourrait, prétentieux, gloser sur l’emploi itératif de l’imparfait du subjonctif pour saisir, au passé, ce qui n’a pas tout à fait eu lieu. Une histoire de rêve, vous dis-je. Elle se déploie, dès lors, dans une écriture nocturne pour paraphraser Blanchot. Une écriture, infiniment visuelle, du cauchemar, du récit hors de tout contexte platement réaliste mais où la révélation métaphysique demeure un voile, une dénudation, une expérience intérieure. On reviendra forcément, on ne l’approche pas de front, aux béances des sentiments contradictoires, des révélations  de ce « consentement à l’abîme » dont se nourrit Les jardins statuaires. En-deçà de la haute métaphysique à l’œuvre dans ce roman, le style de Jacques Abeille a souvent évoqué chez moi celui de Raymond Roussel : une sorte d’effacement devant les prouesses décrites, une fascination aussi pour le détail dont on sait qu’il est chimère et surtout construction langagière. Un voyageur arrive dans une étrange contrée où les statuts surgissent et sont cultivées avec dévotion. L’auteur nous rend crédible ce prémisse surtout, je crois, de laisser flotter toutes les mises en abyme dont sont porteuses ces statues. La plus évidente nous permettra de clore sur le style de Jacques Abeille : un surgissement retravaillé, une spontanéité surréaliste dont les surjets sont coupés, fondus afin de donner à voir hantises, répétitions et représentations.

je m’étonnais,  une fois de plus, de la facilité avec laquelle il m’était possible d’accueillir les sentiments les plus contradictoires ou les moins apparemment conciliables en faisant place à chacun sans les exclure ni les exclure l’un au profit de l’autre.

On m’excusera de ne point m’attarder sur l’aspect de roman d’aventure de ce livre. L’auteur ne le perd jamais de vu. Les jardins statuaires est aussi un grand roman populaire, prémisse d’une saga dans laquelle on se perd avec une grande délectation. Un des aspects les plus fascinants de ce roman reste pour moi (mais une fois encore chaque lecteur pourra faire, comme les grands lecteurs que sont les jardiniers, ses propres commentaires) la coexistence des contradictions sans cesse ouverte par les phrases de Jacques Abeille. Un récit de rêve aurait peu d’intérêt s’il ne s’ombrait point de chaos, béances, transfiguration de la négativité, du néant et de la destruction à l’œuvre dans tout geste créateur. Le voyageur décrit ce monde merveilleux des statues, il visite des domaines, se laisse – à l’instar du lecteur – captivé. Une sourde inquiétude continue à l’animer, une définitive insatisfaction le pousse vers l’ailleurs. Les jardins statuaires est avant tout un grand roman de ma mise en dialogue : fuite et rêve sont des révélateurs du confort de nos constructions mentales. Jacques Abeille le suggère toute beauté survient d’un morbide désir de fixité, se laisse un instant figer dans une oscillation entre ce qui a déjà été fait et une tentation d’inventer ce qui ne ressemble à rien de connu. La tangence à la beauté vient, pour paraphraser Leiris, d’un gauchissement, d’un sacré gauche, dionysiaque, de transgression, de destruction. Après l’émerveillement l’inquiétude. À moins que ce ne soit l’inverse. Le narrateur, tout de transparence, s’éprend des statues avant de voir la sombre fascination pour celles qui ne ressemblent à rien, bloc de chaos et de peur ou, pire encore, celles qui trop exactement phagocytent la réalité d’un modèle qui ainsi se condamne à la mort.  Il faut souligner la cohésion d’une invention permanente, une façon de souligner la part d’ombre de tout ce qu’il nous décrit.

mais qu’en serait-il des hommes sans la certitude, peut-être illusoire, de ces discours mystérieux qui le les lestent, dans l’envers de leur vie, de leur juste poids d’ombre.

Seul l’étranger voit les failles, pose les questions embarrassantes dans ce roman de rêve où, comment ça je me répète, l’indécence est si importante. Auteur de romans érotiques, Jacques Abeille le sait, le réel est ce qui dérange les convenances, dénonce un ordre du monde trop facilement cru immuable. Le voyageur, révélateur des sombres fascinations du lecteur, sera bien sûr captivé par le tabou de l’univers des femmes et remettra alors en question une évidente domination masculine. Le jeu de dialogue invente une dialectique assez surréaliste, me semble-t-il, une possibilité d’existence simultanée des contraires. Ces états d’âme secrets et exaltants qui font de nous plus qu’un homme dans un monde d’hommes. Les failles encore et toujours, autant d’états limite de la conscience dont l’auteur sait si bien rendre compte. Le narrateur n’a d’autre raison d’être que de faire circuler les mots qui manquent comme lui dira une femme. La réalité en ses représentations ou plutôt (ou encore) dans ses mythes qui conduisent à son inlassable poursuite. Le réel est un aveu saturé de défiance et de défaillance. Une insatiable curiosité : une double version des faits. Dans la version des jardiniers, la femme est attachée à la terre, aux soins domestiques. Le narrateur en découvrira très vite les interstices. Il est hébergé par un aubergiste qui lui en révélera souffrance et prostitution. La face cachée de la beauté toujours.

Je sentais le désir de doter ce que j’écrivais d’une épaisseur ; je ne voulais pas qu’il fût l’impression ou la matérialisation d’un discours tout uniment filé, mais qu’on y sente l’ombre, la résonance, l’opacité énigmatique des choses.

Et c’est réussi : on entend comme rarement les latences dans cette très belle réflexion sur l’écriture. Le doute y contrebalance les instants d’exaltations ; l’ailleurs est la limite, la frontière l’ultime mythe. Le narrateur repart, à la recherche de l’origine de la menace, de ce mythe qui fonde l’organisation de ce monde trop tranquille. Voyage vers le nord, les steppes, le désir de témoigner, sa volonté contradictoire de voir présent et passé s’amalgamer. Un prince régirait ces espaces désolés, il incarnerait la peur de l’envahissement. Le narrateur bien sûr le rencontrera, sera invité à devenir témoin. Jacques Abeille offre ici une très fine réflexion sur l’histoire et sa politique. L’ennemi est toujours un double plus ou moins négatif, un renégat, un insoumis qui virtuellement valide la Loi. Superbe alors récit d’aventure, Le jardin des statuaires n’en oublie pas sa part de rêve. Disons surtout le plaisir à découvrir cet univers que je laisse, au hasard, s’imposer à nouveau à moi.



Merci à Geoffrey Durand pour l’envoi de ce magnifique roman.

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