Étés anglais Elizabeth Jane Howard

9782710388586

L’élégance dans son vacillement, la fluidité dans la pénétration psychologique d’une galerie de personnages croqués avec l’exactitude de l’empathie, les ombres derrières les enchantements estivaux. Étés anglais, premier tome de tétralogie La saga des Cazalet, entraîne le lecteur juste avant le basculement dans la menace, au seuil aussi de l’enfance, de ses jeux et cruautés. Avec son sens aigu du détail, sa capacité à faire exister chaque personnage dans ses tortures quotidiennes, Elizabeth Jane Howard signe un roman où le témoignage historique s’efface sous l’apparence de la joie dont la romancière excelle à pointer les attendrissants faux-semblants.

Il ne faut pas chercher dans ce premier tome de cette saga une révolution formelle, des novations stylistiques ou un quelconque écart avec la réalité toujours si intimement décrite. Étés anglais assume sa facture « classique », son élégance apparaît même, surtout dans l’étincelant premier été de 1937, tel un refuge élégant. On pourra lire, ici ou là que la rédaction de cette saga a agi comme un réactif à la vie de son autrice. Le lecteur y trouvera également un havre, endroit de paix et d’équilibre très upper class dont le fragile équilibre se sent à chaque phrase, dans chaque scène à la conception si visuelle, menacé. Avouons que ce miracle n’est pas à dédaigner en ces temps… Elisabeth Jane Howard signe donc ici un roman d’une rare fluidité (il faut souligner la très grande réussite des scènes de repas) où l’impressionnante maîtrise narrative évite toute naïveté. L’autrice accorde autant d’importance à chacun de ses multiples personnages dont, dans chaque scène, on sent s’agiter les ressorts psychologiques. Ceux qui ont eu le plaisir de découvrir Elisabeth Jane Howard avec le très beau Une saison à Hydra savent son talent pour restituer l’ambivalence humaine sans l’enfermer dans ses contradictions. L’élégance ne va pas sans une certaine finesse.

La grande intelligence de ce roman, parfaitement, calibré pour alterner le point de vue et les personnages  sur des situations ordinaires et jamais inutilement dramatisées, tient aussi à son rapport à l’histoire. Elisabeth Jane Howard parvient à ne jamais réduire son roman à une incarnation de la montée des périls. Son dénouement ouvre d’ailleurs à une très belle suspension temporelle comme si une année lumineuse – c’est le titre original – pouvait encore maintenir l’illusion : les vaines promesses faites à soi-même, des ex-voto enfermés dans une boîte pour que la paix se maintienne, joli symbole à peine suggéré des accords de Munich sur lesquels se clôt ce premier volume. Deux étés en regard. Le second, nettement plus sombre éclaire le charme du premier. L’histoire qui fait irruption dans la routine des jours, dans le paradis de ces étés immuables et enfantins. L’horreur corsetée des mentalités insulaires, les survivances victoriennes, l’antisémitisme anglais sans complexe, la relégation féminine, le poids de l’ennui et des enfants. Et les objets comme autant de discrets marqueurs d’époque. Au fond, la caractéristique d’une époque n’est-elle pas son insouciance, ses manières de composer avec la panique ?

À moins que ce ne soit la façon dont elle traite l’enfance. Si tous les personnages d’adultes existent aux yeux du lecteur (Rupert et ses aspirations de peintre rattrapées par la vie familiale, Hugh et sa tendresse migraineuse en séquelle de son passage dans les tranchés, Villy et l’ennui de cette vie qu’elle aurait pu mener…), Elisabeth Jane Howard capture l’enfance dans ses jeux, ses peurs, ses rires et aussi sa conscience exacte des luttes de pouvoirs dans les relations entre les gens. Nous en parlions  propos de La seule histoire de Julian Barnes : sans doute faut-il lire Étés anglais pour comprendre l’importance de la libération des années 60. Les garçons de ce premier tome de La saga des Cazalet souffrent de la répétition d’une éducation, l’impassible horreur des pensionnats imposée par les pères qui en ont, eux aussi soufferts. Une façon, sans doute, pour l’autrice de chasser toute nostalgie. Mais sa restitution des verts paradis enfantins touche tout particulièrement dans le trio de cousines formée par Louise, Polly et Clary. Admiration et domination, des déchirements et des liens, l’écart de l’âge et l’adieu à l’enfance. L’inquiétude surtout : Polly parviendra-t-elle à trouver un masque pour son chat, Louise se reflète dans les personnalités multiples de son désir de devenir actrice, Clary pâtit de sa haine de sa narcissique belle-mère. « Et ce fut tout. » La vie s’enfuit, ordinaire et attachante, Étés anglais en capture de multiples et lumineux instantanés. On est sous le charme avant que l’image ne se dénonce comme autant de fugitives apparences. On attend la suite avec impatience.



Un grand merci aux éditions de La Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Étés anglais (trad Anouk Neuhoff, 577 pages, 24 euros)

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