La colline du mauvais conseil Amos Oz

L’imminence de l’événement, les folles fictions qu’il alimente, la crainte derrière le désir messianique, senteurs et climat du Jérusalem de 1947 en trois brefs récits qui se répondent. La colline du mauvais conseil c’est aussi trois beaux récits d’enfance, captation en douceur du passage, maintien des illusions. Amos Oz parvient, tout en discrétion, à nous en communiquer perte et douleur.

Je connais assez mal l’œuvre d’Amos Oz. Comme beaucoup, j’imagine, j’ai lu Une histoire d’amour et de ténèbres. Je ne me souvenais pas d’une écriture aussi poétique. Dans La colline du mauvais conseil, elle survient en contre-point à la dureté de ce qui est raconté toujours dans une grande fantaisie, par la difficulté des personnages à y croire. Palestine 1947, le mandat britannique va prendre fin, l’état d’Israël n’est pas prêt à naître, le conflit encore sans solution aujourd’hui s’annonce. Amos Oz en rend la tentation guerrière sous un regard enfantin, des incompréhensions qui forment de révélatrices ellipses. L’attente de l’après, ses espoirs les fous : nous y ressemblons tous, la fin de l’enfance est peut-être le moment qui cristallise le mieux ce fond de désespoir dans l’attente d’un quotidien radicalement autre. La boucle des trois récits se tient alors par la naissance du désir, son trouble et sa violence qu’Amos Oz parvient à nous suggérer. Des histoires entre des hommes et des femmes, des récits d’incompréhensions. Des couples se déchirent, une femme part avec un Anglais, l’autre abandonne son mari pour partir aux États-Unis ; des enfants contemplent, sans le comprendre mais en nous le faisant ressentir, la nostalgie du pays natal, la douleur de l’installation dans ce pays incertain. Souvenirs d’Europe et de sa sensibilité ; le monde d’avant. Mais la beauté du désir survient quand même. Dans un étrange rêve dans la très belle nouvelle (on serait tenté d’employer le terme novella même s’il est anachronique) éponyme : rêve érotique ou simple contamination de la fiction dans ce pays né dans et par les mythes.

Ne nous jugez pas trop de manière irrévocable. C’est la souffrance qui nous a mis hors de nous. Elle seule sait combien nous sommes las d’attendre.

L’attente pour Amos Oz c’est déjà la fiction. Tous les récits se situent à la veille de l’événement et en préservent l’espoir comme les histoires un peu folles, touchantes que se raconte Uri. Le jeune gamin, un peu souffrant, seul et triste, s’invente en second, veut participer à tous prix à ce climat d’échauffourées dont La colline du mauvais conseil sait si bien restituer la tension. Bien sûr, on peut lire un jeu sur le messianisme dans cette attente d’un chef clandestin, d’un libérateur encore dans le maquis, un prophète en somme. Délicatesse de rendre cette attente un rien ridicule, celle d’un enfant qui joue avec ses soldats de plomb, s’invente des grenades et autres imaginaires armes de destructions massives, celle d’un romancier qui s’amuse sans doute. Mais tout cela est incarné, avec un très sûr sens du détail, un odorat affûté, une sorte de nostalgie aussi pour cette misère épique. La dernière nouvelle est à ce titre poignante. Comme si l’histoire de l’attente était celle d’une perte, un homme, un docteur malade regarde le monde autour de lui, encourage faute de mieux les fantasmagories d’Uri, en inventent ou en répètent d’autres dans les lettres, sans adresse, à la femme qui l’a quitté. C’est beau dans sa tristesse : « un paysage est présent à mes yeux et je le contemple avec nostalgie comme s’il n’était que mémoire. » Ce docteur Emmanuel, porteur de peu de bonnes nouvelles, se demande si on peut vraiment être nostalgique de ça, le désordre attentiste de Jérusalem en 1947. Il désarme dès lors l’encombrante nostalgie dont ne saurait faire preuve Amos Oz. Reste un indéfectible soutien aux fictions qui nous constituent.


Un grand merci à L’imaginaire Gallimard pour l’envoi de ce roman.

La colline du mauvais conseil (trad : Jacques Pinto, 248 pages, 10 euros 50)

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