Kentukis Samanta Schweblin

Être ou avoir, regardé ou être vu : l’intimité telle qu’elle se délite aux quatre coins du monde. Samanta Schweblin invente le kentuki, curieux robot voyeur que l’on peut soit contrôler à distance soit accueillir comme un étrange animal de compagnie. Roman de l’inquiétude et d’une peur diffuse, fine réflexion sur ce que l’on sait de soi et ce que l’on devine des motivations d’autrui, Kentukis interroge surtout nos histoires attendues.

On est très heureux de retrouver Samata Schewblin après la sombre illumination que nous fut Toxique. Avouons avoir d’abord cru être légèrement déçu par ce roman qui semble se présenter comme l’exploration du creux de nos vies contemporaines connectées par l’invention d’un dispositif robotique susceptible d’en révéler les dysfonctionnements. Après Ian McEwan ou Olivier Bruneau, on se demande si l’automatisation des sentiments, la casuistique d’une conscience automatisée, ne deviennent pas un lieu commun. Cependant, Samanta Schweblin ne verse à aucun moment dans la science-fiction. Elle s’intéresse surtout aux dérèglements de la réalité, à la panique insidieuse ainsi suggérée. Elle invente alors un dispositif narratif redoutable ou celui qui voit alterne, en de courtes séquences éparpillées, avec celui qui est vu. Une innovation à bas coût, un produit un peu pourri qui suscite un engouement hors de proportions. Un kentuki serait un robot minimal, un téléphone portable sur roulettes : on achète soit ce robot de piètre qualité soit la possibilité de le contrôler à distance. Désir universel d’une présence, désir que notre propre histoire fasse sens. Kentukis accumule les histoires : une vieille dame s’immisce dans les histoires d’un couple, un garçon vit un chagrin d’amour, un père tente maladroitement de renouer le dialogue avec son fils possiblement perversement reluquer par le kentuki, une femme d’artiste prête tous les pires motifs à sa bestiole de compagnie, un gamin spécule pour cibler ce que l’on pourrait voir, un autre se laisse absorber par son désir de voir la neige. Le récit alterne savamment toutes ces histoires. L’autrice attise notre curiosité. On se laisse prendre à cette inquiétude qu’elle se garde bien de commenter.

Pourquoi les histoires étaient si ténues, su minutieusement intimes, mesquines et prévisibles ? Si désespérément humaines.

Très vite le dispositif s’efface au profit de ce qu’il révèle. Toxique brillait par la sécheresse de sa prose. Kentuki prête plus aux commentaires mais sait toujours conclure dans l’horreur d’un sens suspendu. On échappe pas si facilement à la solitude dite contemporaine ; on se soustrait, paraît-il, assez mal à notre désir de dialogue. Schweblin semble cependant nous suggérer que le propre du roman est de voir, comme le maître d’un kentuki, seulement ce que nous pouvons y voir. Comme Alina, perdu dans la résidence d’artiste de son compagnon, le lecteur en vient à se demander s’il n’est pas debout dans un monde auquel il ne peut échapper. Alina invente la perversion de son robot, son compagnon s’en sert pour une installation artistique : le roman interroge notre désir sans frein de récits. Délirantes interprétations de faits minuscules, se détourner aussi de l’horreur, sont quelques-unes des caractéristiques humaines mises à jour par ces histoires fascinantes sans doute de ne pas résoudre l’interrogation fondamentale de tout roman : qu’est-ce qui nous pousse à nous plonger dans l’intimité devinée d’autrui ?


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Kentukis (trad Isabelle Gugnon, 265 pages, 20 euros)

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