Le dernier été en ville Gianfranco Calligarich

Lutte désespérée, alcoolisée, contre l’ange des trentes ans, la vie telle qu’on devrait l’accepter, les amours telles qu’elles se délitent. Avec une élégante mélancolie, avec une douloureuse distanciation ironique aussi, Gianfranco Calligarich contemple le crépuscule d’une jeunesse à la fin des années 60. Le dernier été en ville ou le récit douceâtre de nos vacuités, de leurs insomnieux et suicidaires désastres.

Louis Aragon confiait à Michel Leiris que la vingt-neuvième année est la plus difficile à passer. Les jeunesses les plus étirées, à ce que l’on dit, s’y essoufflent. On parle de sagesse, on y planque les reniements derrière le confort, l’ataraxie. Le grand charme du Dernier été en ville est de montrer à quel point ce basculement douloureux ne dépend pas d’une époque. Les années 20, les années 60. Et maintenant ? Peut-être la jeunesse n’aura plus la chance de se confronter à la vacuité, celle du dégoût profond, salutaire sans doute, pour le prétendu ordre du monde. Pas une once de nostalgie chez Gianfranco Calligarich. Difficile cependant de ne pas éprouver une ombre de remords pour l’insouciance, les nuits dans les bars, les soirées parasites, les ivresses étirées. Mais, tout le propos du Dernier été en ville est de montrer précisément tout ce que cette insouciance, cette vie légère, après-midi à lire, soirée au cinéma, un travail parfois qui fort bien tolère absence et appel de la nuit, a de parfaitement invivable. Le roman ou la nostalgie de ce que n’a jamais été ; le regret pour ce qu’on n’a pas su être.

« Des restes, dit-il, rien que des restes. » Roman sautillant de la désillusion, de ce creux du vécu si bien exprimé par Jacques Rigault, si abusivement caricaturé par Drieu La Rochelle. Leo est un feu follet, une valise pas tout à fait vide tant elle est chargée, jusqu’à l’ultime instant, de bouquins. Roman de l’ivresse et de sa difficile privation, de la difficulté d’être au monde avec seulement des restes d’exaltation. Gianfranco Calligarich excelle à suggérer, avant de passer à autre chose, à ne jamais insister sur une tristesse qu’il contemple faute, bien sûr, de prétendre la consoler. Ses phrases sont des sursauts. De belles illustration des liens qui manque : «Mais j’avais toujours froid. Alors, je fis quelque chose de stupide. Je me mis à pleurer. » Une petite musique, celle d’un désespoir qui noie. Le narrateur y nage, avec la désinvolture de la gravité. Le désir de ne pas se contenter des restes, les miettes de ce qu’on nous laisse pour nos construire, bribes taiseuses des générations précédentes. L’empreinte de la guerre, un père qui, taciturne répare une vieille chaise. Des enfants de trente ans qui ne trouvent pas leur place dans cette soudaine profusion matériel, vivent comme des aristocrates assiégés, regardent jaloux ceux qui prétendent mieux s’en sortir. Reste Rome et ses lumières variables, ses étés d’absences, la précarité de sa beauté difficile à supporter.

On peut alors penser que Le dernier été en ville brille par l’éclat donné aux doublures d’un désespoir pas seulement générationnelle. De très beaux portraits de notre fragilité, de ce qu’on fait pour y survivre. D’abord de l’évanescente Arianna, de ses amours avortées avec le narrateur, de ses troubles psychiatriques à peine évoqués. Ensuite, Leo croise Graziano impuissant à force d’alcool, de solitude. Ces derniers des Mohicans écrivent un scénario. Graziano meure, l’émotion s’exprime dans ses silences. La musique de Calligarich touche. Élégance et retenue, les béances de nos êtres enfin entendues.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Le dernier été en ville (trad : Laura Brignon, 213 pages, 19 euros)

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