Demain s’annonce plus calme Eduardo Berti

La littérature comme brèves, autant de fantaisistes nouvelles sur ses pouvoirs et ses altérations, ses dédoublements et surtout son rapport si particulier, souvent hilarant, avec la réalité. Dans le pastiche du journal, dans un jeu de mots sur des nouvelles qui en fragmente le propos, Eduardo Berti crée un monde où la littérature serait décisive. Sous sa très drôle légèreté, Demain s’annonce plus calme interroge notre rapport à tous les décalques, appropriations fantasques dont sont faites nos vies.

Après Un père étranger, roman autobiographique plein de doubles-fonds, on retrouve avec un grand plaisir Eduardo Berti. Le texte bref reste pour lui une manière de s’exprimer derrière la contrainte. On sent ici l’auteur Oulipo. Demain s’annonce plus calme est composé comme un pseudo-journal avec ses dix numéros – peut-être éloignés dans le temps – qui développe neuf histoires qui se répondent, se suivent et changent d’ordre dans le déroulé de chaque chapitre. Il faut le dire, c’est brillamment drôle, délicieusement décalé, un rien surannée aussi. Bienvenue dans un monde où le mot aurait tellement de place qu’il occuperait toutes les unes des journaux. Manière pour l’auteur de montrer l’irréalité de nos vies, le peu d’intérêt de ce que l’on s’astreint à lire. Une façon aussi d’assumer son peu de sérieux quand tant d’auteurs se croient investis d’un message, d’une vérité à imposer. Eduardo Berti se contente d’en regarder les altérations. Tout commence, ou plutôt s’enroule, autour d’une décision « de notre gouvernement » de légiférer sur les droits et devoirs du lecteur et de l’écrivain. On a connu des oukases plus absurdes que celle d’établir un quota de termes étrangers, de pays de traduction, de nombre de mots dans le titre… Dans le même temps un gang décide de réduire les titres des œuvres. Bref, Demain s’annonce plus calme s’intéresse à tous les pouvoirs de la littérature. Voici des lecteurs de Kafka transformés en insectes (au pluriel car on sait que l’auteur de la métamorphose s’est toujours refusé, sauf dans les traductions fautives à préciser la nature de cet insecte), d’autres se battent pour continuer à se retrouver dans l’univers décrit de leur auteur. N’en disons pas plus, il faut laisser au lecteur le plaisir de se plonger dans ses micro-fictions, dans leur entremêlement en apparence hasardeux mais qui finit par faire sens.

On aime beaucoup cette histoire d’un vaccin qui permettrait en théorie d’enlever tout accent étranger (on se souvient que c’est l’un des thèmes du si riche Un père étranger) mais qui finit par en créer un qui ne se reconnaît plus. Ce serait peut-être de cela que parle Demain s’annonce plus calme : que peut-on reconnaître de soi dans la création artistique. Une jeune femme est accusé de dégradation alors qu’elle améliore un tableau. Sans doute est-ce cela que veut faire Eduardo Berti, faire entendre toute l’étrangeté de notre rapport au monde, toute l’appropriation qui consiste à parler. Derrière le pastiche, son humour très délicat, on s’invente une voie autre comme le fait les annonces météorologiques désastreuses mais qui, tel un horoscope, prévoit un demain tempéré. Il faut, vraiment, remercier les Éditions DO, de continuer à publier (notamment après le magnifique Roman du siècle – ils partagent, entre autres le même traducteur, l’excellent Jean-Marie Saint Lu – mais aussi Une fois (et peut-être une autre fois) ) de ces textes brefs où notre réalité se dédouble. Dans une belle référence à la littérature fantastique, ce thème mène, mine de rien, une belle réflexion politique : un parti décide de prendre comme chef de file, l’exact homonyme de l’homme au pouvoir. L’inepte politique politicienne qui remplit les canards s’en trouvent bouleverser. La littérature, en tant que jeu avec la ressemblance, invente ici un très joli jeu de dissemblance. Notons pour finir les belles couvertures, signées de Dorothée Billard. Quand le faux-semblant est si manifeste, un fond de vérité apparaît.


Merci aux éditions Do pour l’envoi de ce roman. (En numérique seulement, je n’ai donc pas pu juger -totalement – de la qualité de leur travail graphique.)

Demain s’annonce plus calme (trad : Jean-Marie de Saint-Lu, 104 pages, 13 euros)

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