Okoalu Véronique Sales

De l’abandon et de ses dédoublements. Entre mythe et réalité, ici et là-bas, sauvagerie et civilisation, sororité et détestation, fraternité et amour, Okoalu est un somptueux roman sur l’étrangeté à soi, le flottement et le désamour d’enfant laissés à leur sort. Derrière la robinsonnade, la perfection d’une île déserte, Véronique Sales saisit l’âpreté de nos interactions, le fond d’opacité qui commande notre rapport au monde.

On pénètre dans ce roman comme dans une île. Au début, il faut un peu se débattre avec la sauvagerie de sa syntaxe, ses surplus de sens contradictoire, la densité des sentiments pluriels qui peu à peu s’illuminent. À s’y laisser prendre, il s’en dégage une véritable beauté, dure : une sorte de sauvegarde dont on sait qu’on ne reviendra pas. Un roman réussi, c’est sans doute cela : l’instant, la suite de phrases où le style se fait caisse de résonance au propos. Ainsi, Véronique Sales multiplie les incises, les inversions entre sujet et prédicat, comme pour dans une même phrase associer le vécu du duo de ses personnages. On déchiffre le monde comme un paysage tel un paysage impénétrable, dangereux, image du mystère maintenu en soi comme espoir d’une révélation. Donnons un seul exemple de cette bifurcation de sens auquel sans cesse se livre l’autrice, admirons l’art de la mise en incise : « il semblait qu’avec elle il y eût toujours autre chose, à désirer, que ce qui faisait la réalité crue et ténébreuse de leur vie d’alors. » Notons aussi l’abondance de proposition coordonnées, cette façon dont l’autrice parvient à se fondre dans une conscience anglaise par l’utilisation du et après une virgule.

La densité du propos comme miroitement de l’ailleurs, le refus du réalisme comme seule forme de récit. Deux sœurs en exil en Australie qui reviennent vers leur natale Angleterre, deux frères norvégiens subissent un accident aérien, échouent sur une île déserte. Véronique Sales en fait une épreuve du mythe, de la façon dont on pourrait mettre dès lors sa vie en récit pour qu’elle fasse sens. Force est de constater que cela ne fonctionne pas, que peut-être dans les interstices, silences omissions et mensonges, gît la possibilité de traverser sa vie, à l’écoute de nos fantômes. Rien n’est évident dans ce constat exercice de l’abandon. Okaolu tisse admirablement les strates et leurs temporalités des récits : ce dont on veut se souvenir toujours affronte ce que l’on saurait dire ou admettre. Deux attitudes face à cet abandon dans une île déserte : faut-il conserver la mémoire de la civilisation pour parvenir à y revenir ? La vraie question de Okoalu (de tout roman ?) devient alors revient-on de l’appel de la sauvagerie – de la forêt ou de l’île déserte -, de cette opacité dans laquelle nous traversons notre existence « quand une autre forme de vie obscure, exubérante, a gagné, qu’elle a eu gain de cause, qu’il est trop tard. » Le roman, sans vraiment y répondre mais en mettant en regard les parades malheureuses mises en place par tous les personnages, oppose les façons de ne pas revenir d’une sauvagerie, d’une opacité à soi-même, voire d’une incapacité à vivre les mythes du moment. L’ethnographie aime à opposer des polarités du sacré (droit et gauche, dionysiaque et apollinien, sauvegarde et désordre…) ; on pourrait penser que Véronique Sales donne une nouvelle lecture de cette opposition si clairement mise en lumière, notamment par Leiris. Notons d’ailleurs qu’elle fait l’impasse sur la dualité masculin féminin pour mieux former une certaine union entre les grands, Glencora et Ingvar (deux noms déjà inscrit dans le mythe), qui incarnent la mémoire de la civilisation, l’oubli d’une sauvagerie à laquelle ils ne parviennent pas à s’abandonner contrairement aux petits, Millie et Sven qui littéralement (très belle ambiguïté qui finit par recouvrir les versions autorisées) n’en sont pas revenus. Ces quatre enfants, douze et six ans, échouent sur une île pacifique, aisément, ils robinsonnent. Assez subtilement, contrairement au roman de Defoe, le lecteur peut se demander si le contexte, l’immédiat après-guerre (la partie insulaire débute en 1959) comme maintenant, peut encore croire au progrès, sait encore inventer autre chose que des tristes tropiques.

Il disait que les hommes habitent en réalité des îles, sans le savoir, et que leurs esprits affamés vont et viennent.

Mes lectures du moment (que ce soit Au temps des requins ou des sauveurs, La pêche au petit brochet ou des Milliers de lunes) font de l’interrogation sur le sacré un essai d’une nouvelle communauté. Il nous reste d’autres formes de vie à rêver. On peut continuer à pointer l’insuffisance de celle que nous menons. Dessiner un mythe c’est peut-être inventer d’autres origines, remonter plus loin dans ce manque qui en anime le désir. Voilà longtemps que ça dure, l’abandon. Le mythe ou la mise en récit d’une rupture primitive, partagée par tous les peuples. On aime beaucoup comment Véronique Sales, discrètement, emprunte aux mythes nordiques et polynésiens. Glencora existe par le discours qu’elle fait, la mémoire qu’elle veut transmettre à sa sœur qui, sur l’île, vit le délié de l’instant, l’abandon. L’île sur laquelle nous vivons, en Occident, tient peut-être à l’individualisme de nos deuils. Absence de consolation, confinement aussi dans ce que nous ne parvenons pas à être. Les enfants, bien avant d’échouer sur l’île, sont abandonnés. Récit d’une procréation qui ne fait pas sens, d’un destin qui ne s’est pas trouvé. Glencora tente de percer la vie de ses parents : l’absence de Moira, sa mère ; l’indifférence de Seymour, son père. L’autrice place cette déshérence face à celle d’autres enfants primitifs croisés sur l’île. Jeunes sauvages abandonnés dans un acte propitiatoire, une sorte de cohabitation se construit. Là encore par une incapacité à croire tout à fait (serait-ce un symptôme perpétuel de la modernité ?) à d’autres mythes. Ensuite, Glencora inventera d’autres communautés, tentera de se soumettre à d’autres visions. Toujours dans cette étrangeté à elle-même, dans cette difficulté à être, dans les relations plus fortes qu’elle aurait pu avoir. Un personnage romanesque est peu ou prou un fantôme, il survit à une intensité effleurer, il touche du doigt la magique imperfection du vécu. Okoalu dessine un roman familial, tissé dans le mythe, un récit bien mené, une polyphonie parfaite pour dire la complexité, la réserve d’opacité, de nos sentiments. Une bien belle découverte.


Merci aux éditions Vendémiaire pour l’envoi de ce roman.

Okoalu (274 pages, 18 euros)

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