L’enfer de Dante mis en vulgaire parlure Antoine Brea

Mise en dialogue de L’enfer de Dante afin d’en restituer les contrastes, le comique et surtout la tchatche et le flow. Antoine Brea se prête à une plaisante réinterprétation de cette partie de la Divine Comédie. Avec ce qu’il faut d’irrespect, d’amusement et de passion donc, Antoine Brea donne sa propre vision de L’enfer et invente une vulgaire parlure tout d’emprunts et de références comme pour rendre l’étrangeté du texte original.

Il faut l’admettre : la lecture de cet Enfer de Dante me fut une expérience passablement paradoxale. Pour parler cuisine interne, peut-être le fut-elle de ne jamais avoir vraiment trouvé au fil du livre un point d’accroche, une formule ou une dérivation de pensée qui soudain permet de savoir ce que l’on va en dire et biaise sans doute ainsi toute la lecture. Cette incertitude pourtant demeure positive : ce carnet de lecture sert à se miroiter dans l’incertitude, dans tout ce qu’un livre peut nous forcer à découvrir de soi. À ce jeu, on se définit surtout dans les abysses de nos ignorances. Sans doute suis-je assez mal à même de parler de cette translation, de cette « lecture ultime », cette traduction « trop intériorisée » où Antoine Brea (courez lire son Instruction), tant il me faut admettre découvrir le texte de Dante. Nos lacunes nous définissent plus certainement que ce que l’on affirme savoir. Nous parlerons alors seulement de l’étrangeté, de la difficulté aussi rendues sensibles par une langue qu’il ne s’agit aucunement de lisser, de rendre arbitrairement contemporaine, de prétendre en éclairer les références par de fastidieuses et toujours frustrantes notes infra-paginales.

Là les pleurs à tout pleurs font défense /et le deuil, trouvant aux yeux sa limite/reflue au dedans : l’angoisse est intense.

En somme, la vulgaire parlure serait une adaptation dans lequel le principe de plaisir commanderait. L’amusement semble alors communicatif, comme si l’auteur recréeait une langue. On navigue entre Rabelais et Céline mâtiné d’Audiard. On pourrait pourtant trouver un aspect un rien scolaire dans l’emploi de la langue verte. Cette impression d’une langue un peu figée, sans appropriation ni détournement (outre le fait que nous n’aurions pas opté pour cette orthographe, cette apocope…) tient peut-être au glossaire ajouté en fin de volume. Antoine Brea y fait référence aux dictionnaires compulsés, aux citations vérifiées des termes employés. On comprend ainsi, je pense, son projet. Outre la langue venue de l’enfance (en est-il vraiment d’autre ?), a choisi une langue volontairement surannée, possiblement artificielle précisément pour que les lecteurs entendent la voix des damnés. Allez savoir si c’était le projet de Dante, on pense néanmoins Antoine Brea sensible aux différents types de discours, à la vie dite ordinaire qu’il dévoile, à tous ceux que laissait entendre L’instruction. L’Italien a ses parlers locaux, ses luttes entre cités et autres détestation dont Dante rend compte. Guidé par Virgile, son personnage descend aux Enfers. Dans un univers à la Bosch, cette lecture de Dante met en question la fascination suscitée par la punition divine, les justes châtiments déployés contre ces pêcheurs soigneusement catégorisés. La parole peut-être en rédimera le châtiment tant que Dante parviendra à en rapporter, ramener, les propos. Antoine Brea fait le choix de ne surtout pas rendre de pâles imitations d’accents, de méprisants patois. On ressent alors une accumulation, cette insistance qui dénonce la fascination, qui se trouve ici lié par une belle unité stylistique.

Oh ! faut mettre sa jugeote à niveau, /près de ceusses qui ne voient pas que nos actes, / mais ont la science qui lit nos cerveaux.

Une question de rythme surtout dans ce travail sur les sons. Antoine Brea rend la rime, la métrique de Dante avec amusement et arrangement (de beaux jeux d’antéposition et de rejet). Une oralité amusée. Sans donc pouvoir le vérifier, on pressent le grand sérieux de l’auteur, celui de pouvoir rire de son travail, d’en rendre toute la légèreté. Sans aucun doute une jolie façon d’aborder Dante.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce livre.

L’enfer de Dante mis en vulgaire parlure (391 pages, 23 euros)

3 commentaires sur « L’enfer de Dante mis en vulgaire parlure Antoine Brea »

  1. Je garde un excellent souvenir de l’œuvre originale, exigeante mais instructive et plaisante. Je ne suis pas certaine que mis en vulgaire parlure cela me plairait autant, ni que cela rende plus accessible le livre. Merci pour cet avis très intéressant.

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  2. mais est ce que l’on peut vraiment aprécier sans avoir lu le texte original ou au contraire, il permet de l’approcher doucement ?

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