Jeu Nouveau Raphael Meltz

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Portrait d’une ville par le dédoublement de celui de l’artiste. Souvent fascinant, parfois agaçant mais toujours vivant Jeu nouveau s’offre comme une cartographie de Mexico, un palimpseste aux traductions multiples et contradictoires dont Raphaël Meltz nous offre des miroirs saisissants. Une très belle lecture pleine d’érudition et de fantaisie.

Commençons par l’aspect agaçant de ce roman. Grâce à l’amabilité des toujours impeccables éditions du Tripode, je découvre l’œuvre de Raphaël Meltz et surtout le personnage pluriel qu’il se constitue d’œuvre en œuvre. Dans une lecture « au premier degré » de Jeu nouveau, si tant est qu’elle soit réellement possible, ce personnage paraît dans toute la distanciation à la détestation qu’il ne manquera pas de susciter. Un attaché culturel qui moque les gabegies de la coopération culturelle, la comédie vendue du spectacle vivant, se plaint de l’irréalité à laquelle le condamne le travail bureaucratique de la représentation française. Le pauvre chou. L’irréalité, qu’une main à plume peinerait à saisir suscite en moi, désolé, un rien de colère contre cette réaction bourgeoise. Sors de ton paradis tout petit, viens voir la vie quand elle paraît sans échappatoire dans la pauvreté ou la précarité. Un agacement, vous le pressentez, qui sera pris en faux. Dans le milieu feutré des ambassades, le masque advient comme obligation professionnel, s’en distancier comme un réflexe de classe. Son ennui dédaigneux a toute une histoire, une littérature diablement renseignée. Le roman ne manque pas de jugements péremptoires, d’avis trop tranchés pour que leur aspect provocateur ne ravive pas l’intérêt du lecteur. Notons néanmoins que ce personnage froid, constamment à distance, crée à défaut de sympathie un certain attachement, ses déambulations sont captivantes.

c’est ce qui m’a tant plu, cette façon dont un pays est faux mais faux comme quelque chose qui te nourrit, quelque chose de richement créatif. {…} un pays fictionnel dans le bon sens du terme, un pays de fiction, d’invention, de création. Un pays pour les romanciers et les joueurs de poker. Et pour ceux qui sont trop malheureux dans leur vie réelle alors ils plongent dans ce faux si chaleureux et ils renaissent.

Dès premières lignes aux dernières où cette affirmation, à la manière de Jacques Rigaul est présenté comme une interrogation, Raphaël Meltz concentre sa prose, avec l’allant de l’oral et le délié des conversations, sur les moments où le jeu cesse, le rideau se révèle sur le vrai visage des comédiens. Chaque phrase à un arrière-fond, une sorte de double truqueur. Nouveau Jeu se présente avec l’appendice d’un appareil critique, toute une série de notes, sans renvoi dans le texte, qui laisse apparaître la précision maniaque de la construction de ce roman tout de dédoublement. En attente d’une seconde lecture, j’ai appréhendé ces notes dans leur linéarité, pour le faux retour qu’elles permettent. Un jeu sur la mémoire du lecteur. Elles offrent une certaine fascination, une once de mélancolie dans cette quête acharnée de l’instant vraie. J’ai pensé souvent aux agencements agencés de Sebald surtout revus et corrigés par Ian Sinclair dans Quitter Londres. Prétention mélancolique à l’exhaustivité. Au fond, l’attrait le plus puissant de Jeu nouveau est sa cartographie d’un réel littéraire. Le narrateur, bien ancré dans ses provocations, n’a pas tort de le rappeler : quelle honteuse démission nous a poussé à penser que les journalistes pouvaient être en charge de la mise en récit du réel. Alors qu’il perdure dans de codex, de chroniques, de sources à relier entre elles. Mais, pour en revenir un instant aux notes, elles s’imposent d’elles-mêmes, moins pour l’amour qu’elles suggèrent, que ce roman est avant tout un

travail en permanence critique des sources, qui permette au lecteur de suivre à la fois la progression de l’action, presque jour par jour ou du moins séquence par séquence, et en même temps qui souligne et précise l’ensemble des doutes, contradictions, impossibilités existants entre tous les récits, tous les points de vue.

Vous l’aurez compris, l’auteur insiste suffisamment, en aucun cas d’une auto-fiction. On est fort loin d’Angot. Encore que le style de Meltz, avec plus de réussite et surtout moins de facilité, parvienne à s’offrir une retranscription fiable d’une oralité de convention. Un peu, peut-être afféterie dans son usage des deux points (« je n’en avais strictement plus rien : à faire» ) comme si chaque phrase voulait disrupter (désolé) sa charge explicative. Profitons en pour souligner la pertinence d’une des notes de bas de page : se plaindre d’un défaut de vocabulaire serait une critique de droite (rendez-vous compte : on manque de vocabulaire, on apprend même plus le latin) alors que la seule chose décisive reste la vie insufflée à sa prose. Pas faux. Même s’il se laisse souvent prendre à son propre jeu, écrit ce genre de phrases : « je me mettais à parler comme un autre, comme un anti-voyant, comme un non-voyant, comme un aveugle à la beauté du langage du monde » se pense à l’occasion le seul à s’attacher aux variations de luminosité. Une manière de se jouer de la fabrique de l’écrivain : celle très années 90, qui se répand dans la revue L’infini de Sollers. Les notes viennent corriger cette détestable impression : elles précisent les sources de cette appropriation, tiennent à l’écart l’émotion, l’indignité qu’il y aurait à parler d’autrui sans en connaître toutes ses représentations mentales. Un roman qui, malgré les pertes suggérées, fait alors pour une fois l’impasse sur le passage obligé de l’histoire d’amour.

Le personnage narrateur est envahissant, satisfait, mais se présente comme un « double aveugle », un double niveau d’anonymat entre le public et l’artiste. Une sorte de pudeur bienvenue, une façon de rien nous montrer de la banalité et surtout pas de donner à voir, comprendre s’expose à la vérification par l’image. La pose, un rien ridicule par grandiloquence, de refuser d’apparaître en photo prend alors tout son sens. Passons sur les rapprochements attendus avec Blanchot pour conserver que l’effacement de l’auteur sert à ne pas se contenter d’une réalité superficielle, rendue seulement par ses apparences, par sa capture  – pour la cartographie si importante en tant que variation nécessaire dans la représentation du monde -par Google. Nous sommes tous, et c’est une enthousiasmante constatation, un reflet dans un miroir noir.

écrire non un récit mais les traces d’un récit, non un roman mais l’architecture d’un roman, non de la littérature mais un chemin vers la littérature.

Il serait grand temps d’en venir à la matière même de ce livre : une dialectique entre l’ici et l’ailleurs, la France et le Mexique, un jeu de va-et-viens entre les différentes guerres représentées du Mexique. Le récit des différents jeux inventés par le narrateur pour rejouer ses batailles me paraît une métaphore pas tout à fait opérante, choisie sans doute par les interstices dévoilés par ses failles. Le roman en vient alors véritablement captivant tant il parvient à donner une vraie présence à Mexico. Ville complexe, sans plan, évoluant au hasard de ses reconstructions. Une façon surtout de « penser l’autre en des termes qui ne soient pas seulement négatifs. » Pour ne rien y connaître, l’exploration des codex aztèques, les récits de l’invasion de Cortès, les traductions fautives qui inventent un motif itératif (très beau développement sur le lit de roses)… Avec quelle aisance Meltz nous emporte dans son érudition, en précise ensuite les sources dans des notes pour une fois passionnante.

Concluons sur cette permanence présence de la littérature comme seul support au réel. Emprunt assez amusé au récit d’espionnage grâce à une digression sur le récit inachevé de Baudelaire intitulé La conspiration. Le narrateur feint d’en devenir un comme une couverture idéale. Une superbe, polémique bien sûr, évocation des poètes du Grand Jeu à travers le point de vue de Roger Vailland. Une façon de mise en abyme : l’égoïsme de Daumal et de Gilbert-Lecomte – même si je ne suis pas sûr d’adhérer à ce qualificatif pour ceux qui restent pour moi des présences décisives – sert de miroir à celui de l’auteur. Une autre identification possible de l’auteur reste celle à Jacques Soustelle, un brillant attaché culturel, fin ethnographe du Mexique, résistant, puis soutien paradoxal de l’Algérie Française. Autant de très beaux dédoublements de ce récit en miroir à découvrir.


Un grand merci aux Éditions le Tripode pour cet envoi

Jeu nouveau (382 pages, 21 euros)

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Un commentaire sur « Jeu Nouveau Raphael Meltz »

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