Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux Anne-Laure Morata

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Polar d’une belle efficacité, Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux, propose une plongée sociale et politique à Quito. Par une haletante fragmentation des points de vue, Anne-Laure Morata entraîne son lecteur dans une carte postale nuancée de l’Équateur contemporain. Agréable voyage sur les pas d’une héroïne dont l’autrice nous rend les traumatismes.

Toujours un grand plaisir de retrouver une parution de l’Aube noire et son idée engagée du polar. Offrir au lecteur un point de vue divertissant, enserré dans un rythme et stricte économie de moyen, sur une réalité sociale dépaysante. En bref, du roman véritablement populaire. Il me semble parfois que le polar se dote de prétention parfois déplacée. Après tout, fournir une lecture plaisante, une respiration tenue que l’on dévore sans vraiment se poser de question reste une gageure difficile à tenir.  Sans doute parce que le genre se nourrit de codes et d’archétypes dont il n’est peut-être pas souhaitable de s’extraire. Vous emportez pour quelques heures reste, à mes yeux mais sans pour autant renier une littérature plus ardue, une noble ambition. N’y arrive pas qui veut.

Anne-Laure Morata remplit parfaitement cette mission. Certes, à vouloir être pointilleux, on relèverait quelques expressions convenues, des formules toutes faites pour dramatiser une situation captive de chapitres toniques. Je m’y suis pourtant laissé prendre peut-être surtout car cette écriture un peu neutre a l’élégance de ne reproduire aucun des raccourcis psychologiques qui enraient le polar. Aucune psychologie positive où le héros avance dans la violence d’une vengeance prétendument rédemptrice. Au risque de me laisser prendre à mon tour par des raccourcis, Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux confirme cette idée sans doute un peu bête : il est temps de féminiser le polar. Reconduction tacite du préjugé selon lequel une « écriture féminine » éviterait la violence et serait plus sensible…

Dans ce roman, Anne-Laure Morata joue des codes, en tout état de cause, en nous présentant un polar où les femmes ont le dessus. Enquêtrice contre son gré, les traumatismes obligatoires d’Emmanuelle sont présentés avec une certaine finesse. Peut-être même avec une accroche au contemporain à laquelle il va falloir nous habituer. Nous avons eu pléthore de vétérans de toutes les guerres, l’héroïne est ici une survivante, traumatisée par l’attentat de Liège sa survie médicamenteuse la transmue en hard-boiled detective.

Pas un mot, bien sûr, sur l’intrigue. Soulignons seulement qu’elle reprend le cadre de La disparue du Venezuela de Diane Kambalz paru chez le même éditeur.  Mais l’Équateur n’est pas le Venezuela : là-bas le miracle d’un président de gauche perdure, semble-t-il, encore un peu. Nous en aurons dans ce bref roman un aperçu saisissant des contradictions notamment grâce au traitement toujours problématique des homosexuels. Un autre code du polar consiste à son intérêt pour les minorités, ce roman nous livre dès lors un fugitif aperçu de la situation des ethnies autochtones. La très forte inscription sociale de ce polar en fait tout son charme : on se laisse prendre et on dévore ce polar sympathique.



Merci aux éditions de l’Aube pour cet envoi

Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux. (234 pages, 18 euros 90)

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2 commentaires sur « Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux Anne-Laure Morata »

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