Le Grand Nord-Ouest Anne-Marie Garat

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Dans une prose hypnotique, évocatrice et précise, pleine de rêves et de précisions, Anne-Marie Garat retrouve le grand Nord et ses poursuites de l’origine, des souvenirs et de l’identité. Le grand Nord-ouest se dévore comme un roman de sensations, de rythmes et de visions. Son aspect renseigné, trop parfois, en fait une plongée magique non tant chez les peuples dits primitifs mais chez ceux dépossédés de leur langue. De leur identité donc tant il s’agit ici d’une nouvelle et chatoyante réflexion sur les pouvoirs  de la fiction.

Précisons-le d’abord, Le grand Nord-ouest serait une sorte de suite de La source, 《plutôt  la résurgence, manière de mieux approcher l’altérité de ce monde 》selon les mots mêmes de l’autrice. Une suite habile car il n’est nul besoin de lire le précédent volume pour comprendre le retour d’un des personnages de La source. Néanmoins si vous ne connaissez pas ce roman, je vous invite à le découvrir tant sa prose, romanesque en diable captive par une écriture qui, hormis dans les premières pages, sait se faire discrète et se mettre au service d’une très belle intrigue. Confessons d’ailleurs en avoir des souvenirs trop enchantés pour n’être pas flous. Une certaine réticence à en vérifier la teneur exacte se révèle d’ailleurs en parfaite adéquation avec le sujet du Grand nord-ouest. Avec une vraie délectation Anne-Marie Garat nous plonge dans

cet état engourdi d’entre veille et sommeil, celui-là même que procure la lecture, où l’esprit s’évade en même temps qu’il s’absorbe en tensions variables, entre révisions rapide du déjà lu et supputations de la suite. (…) on survole un paragraphe,  une page, sans pour autant que faiblisse la vigilance seconde, et ce sont souvent ceux-là, passages endormis, qui j’imprime le mieux dans notre mémoire.

Des passages aussi brillants, des notations si pertinentes sur cette nourissante 《 vigilance seconde》 aux sources latentes de la mémoire, Le Grand Nord-ouest en regorge au point d’en dessiner ainsi la ligne de fuite de ce récit de fugue. Du danger d’écouter un récit tant notre implication nous modifiera (obsession si centrale chez Javier Marías quand, Dans le dos noir du temps  lui aussi s’intéresse aux séquelles d’une suite) aux prémonitions présupposées dans chaque récit, Garat réfléchit à toutes les implications d’une suite.

nos âmes antérieures visitent-elles nos ombres pour se dire les unes aux autres qui nous étions, qui nous sommes en réalités, en quelle langue s’entretiennent-elles, que nous entendons sans parler ? (…) Crois-tu que les rêves transforment l’avenir dont on ne sait rien ?

La romancière,  comme sa narratrice qui revient sur sa fuite entre le Canada et l’Alaska, pourrait dire《 c’est ce que je voulais accomplir en revenant ici, ignorant que cela avait déjà eu lieu》. Quand  il suscite des images 《 aussi impondérables que des rêves 》la plongée ethnographique de Garat chez les gwich’in est passionnante. Pleine d’apparition et de fulgurations. On pense, pour une autre tradition indienne à Bison   de Patrick Grainville ou au Bûcher  dans l’aptitude de Garat à  nous restituer cette impression enfantine qu’il 《 n’existe  que le présent, les choses immédiates, mes sensations, ma solitude.》La chasse décrite ici est d’abord rêver dans la meilleure tradition  indienne. La quête reprend celle d’un objet perdu, cette boule à neige au centre de La source comme une hallucination.

L’intrigue se relâche, suite surtout au début de cartes postales et  plus gênants, de personnages un rien trop didactiques donnant la désagréable impression que la romancière reproduites fiches, recracher un  savoir tout neuf. Passionnant au demeurant et plutôt inconnu. En s’enfuyant bien après la ruée vers l’or, Garat nous donne une vision saisissante de cette quête si américaine de la wilderness, d’une 《 nature poeétisée avec mode d’emploi》 où 《 ces disciples modernes  sans renoncer aux profits du capitalisme, escomptent que leur cure les console de leur petit malaise de civilisés et requinque leur virilité en panne.》

Le commentaire peut paraître insistant. Il me semble surtout nécessaire. Même si l’identification de tous les peuples opprimés me paraît une généreuse chimère. Une illusion généreuse : celui qui retranscrit le récit est noir, il s’identifiera alors à cette dépossession de la langue subie par les amérindiens.   Cependant, comme tout bon roman, celui de Garat révèle toute sa grandeur par son rapport propre à une langue propre. On retrouve toute la richesse de celle de la romancière par l’emploi de termes inusité (chemin de gravelle, impéritie…) et par ses constructions de phrases toujours étonnante, surprises et antéposition.  Une vraie beauté qui sert surtout à iinterroger le pouvoir politique de nos dénominations. Le paysage change d’être nommé dans la langue des colons, il faudrait toucher à la noblesse d’un nom à soi, captant et devenant, se souvenant et presupposant comme dans un rêve ce que l’on peut amasser et dilapider.

Alors, certes, Le grand Nord-ouest n’est pas un roman d’aventure mais plutôt la mise en récit de tous ces mythes, la mise en résonance de toutes ses images. Le cinéma et ses mafieux bien sûr. Mais saluons à nouveau l’envoûtement pérenne, second, de cette prose d’une alchimiste précision. Soulignons, in fine, l’espoir dont jamais ne se départit l’univers plutôt sombre de cette immense romancière.

Je crois juste qu’au milieu insensée de la vie il y a des bouées, des flots, des feux de campus allumés, des noms, un regard, je m’y suis accroché

   Sans nul doute  ce grand et  beau roman, laisse persister  cet espoir.


Un grand merci à Acte Sud pour cet envoi. Livre à paraître le 22 août 18

Le Grand Nord-ouest (316 pages, 21euros50)

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