Diversions Laurent Margantin

 

 

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La rumeur du monde par des paroles entrecoupées. Saisies au vol et en absence, coupées par une versification apparente et collées autour d’une citation médiane, Laurent Margantin fait de ces paroles un journal sans lui, une façon surtout de présence au monde. En cinquante-neuf fragments, Diversions rappelle l’urgence de saisir, par l’écriture seule, notre monde de voix et de fantômes.

C’est avec un grand plaisir, comprendre avec un certain délais et une vague incertitude, que nous continuons à commenter le travail de Laurent Margantin. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, je ne peux que renvoyer à son site au titre (et à la richesse de contenu) emblématique de son appréhension du monde : Œuvres Ouvertes. Renvoyons aussi le lecteur vers mes notes de lectures du Chenil ou de Roman national et bien sûr également au très beau travail de Laurent Margantin sur la traduction de Kafka (on attend bientôt le second carnet de son journal après son premier dont j’ai tenté de rendre compte ici). On excusera ce long préambule qui, pourtant, éclaire je pense la démarche de l’auteur.  On pourrait, je pense, la résumer ainsi : une littérature au présent avec ce que le terme entend d’expérimentations formelles et éditoriales. L’émergence d’un web littéraire laisse place à une expression décentralisée, à de nouvelles formes de publications qui ne se soumettent plus à la validation des pairs. J’évoquais tout à l’heure une vague incertitude en voici sans doute les termes : peut-être trop ancré dans mes réflexes, planqué aussi dans l’incertitude de la valeur de ma parole « critique » quand – sans validation préalable – je suis le premier à parler d’un titre, un livre édité par son propre auteur interroge toujours un peu. Je ne sais si je me fais comprendre. Disons-le ainsi : je ne crois pas davantage qu’un livre n’ait aucune valeur, soit vendu au jeu mondain de la reconnaissance et du renvoi d’ascenseur, quand il est publié par une grande maison d’édition que je le crois doter d’une valeur supérieure, un peu snob, des livres à l’aura de poètes maudits, quand sa publication est clandestine. L’auto-publication pourra peut-être renouveler le geste même d’éditer un livre : combien d’auteurs importants ont été publiés à leur frais ; demain combien restera-t-il d’auteurs auto-publiés quand ce geste s’inscrit dans une économie de l’abondance ? L’impression à la demande rebat, comme on dit, les cartes. Publier un livre porterait alors la claire conscience de cette satisfaction d’égo toujours présente dans le fait de rendre public ses écrits. Une chance aussi de rendre la littérature moins définitive, de lui rendre son aspect transitoire, sa valeur d’essai et d’expérimentation, seule à même de capturer ce qui reste. Voilà ce dont Diversions donne image.

convention que je rédige

à l’aveugle destinée

à des fantômes

 

Tentons, malgré tout, de parler de ce journal ouvert, de sa forme de poésie sans auteur ni lyrisme mais dans une langue chiffrée où le sujet est autant le « moi » qu’un « quidam » ou qu’un auteur qui parasite ou approfondit cette capture de l’instant. J’ai toujours pensé, et ce carnet de lecture en est la traduction à l’essai, que la réalité de nos vies dépend autant de cet extérieur – que l’on se coltine plus ou moins volontairement – que les diversions ou les biffures composées de ces citations ou lectures qui nous habitent. Un portrait de l’artiste en lecteur. Diversions offre un écho à une galaxie d’auteurs dont on devine la longue fréquentation par Laurent Margantin : Novalis et Bachmann ; Hölderlin et Walser… Mais ces citations ne sont pas des illustrations plutôt des appropriations qui séparent la page en une symétrie ironique. Chaque fragment se compose de, pour ainsi dire, deux tercets comme déchirés par une citation d’une ligne ou deux. Afin de ne pas perturber ma lecture, j’ai préféré ne pas aller en vérifier la provenance dûment renseignée en fin d’ouvrage. Une libre circulation s’opère alors. Un seul exemple : « il faut vivre dans la poésie et créer un monde poétique autour de soi » répond (avec la contradiction entendue dans ce mot) à « il faut attendre que la machine redémarre » ainsi qu’à « il faut bien fonctionner. » La publication « ouverte » répond alors, je pense, au projet même de Laurent Margantin : la saisie du monde doit se faire sans hiérarchie des discours, sans doute même dans une certaine confusion : qui saura vraiment (vainement ?) identifier les voix qui nous constitue ?

Pour être le moins malhonnête possible, mais comme trop souvent pour moi avec la poésie, si j’ai compris le dispositif -et son urgence – de Diversions, je ne peux pas dire que toutes ses images m’ont touché. Sans doute serait-ce le moment d’interroger cette conception obsolète de la poésie : émotions, sensations, images et déplacements de sens. Sans doute même que réserve, voire incompréhension, font partie intégrante de la lecture de ce « réel motorisé perception à 70 % » dont Laurent Margantin parvient à faire une présence. Un présent aussi dans un mauvais jeu de mots. Ses phrases, peut-être plus fragmentées (jolie disposition graphique de chaque diversion) que versifiée sont un visage exact de notre contemporain dont, par définition, le sens échappe. D’où, peut-être l’importance des chiffres dans ce recueil si apte à capturer « la vacuité du temps / effacée par des merveilles / à 3 euros la caisse. »



Merci à Laurent Margantin pour l’envoi de son livre

Diversions (69 pages, 10 euros)

 

 

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Un commentaire sur « Diversions Laurent Margantin »

  1. « Sans doute serait-ce le moment d’interroger cette conception obsolète de la poésie : émotions, sensations, images et déplacements de sens » Bientôt (ce mois-ci probablement), je vais parler de mon rapport à la poésie et tu soulèves un point dont j’ai déjà parlé dans mon brouillon (mais en moins bien).

    Chouette chronique !

    J'aime

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