L’échelle de Jacob Ludmila Oulitskaia

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Intense fresque familiale où génétique, théâtre, informatique et, plus insidieusement, mythe biblique s’enlacent dans une danse de connaissance, dans une quête d’un savoir supérieure. Par l’histoire de Nora, sa découverte des archives de sa famille, Ludmila Oulistaskaïa donne une vision de la grandeur et des ombres de tout le XX ième siècle russe. En alternant la correspondance, le journal de Jacob, le grand-père de Nora, et les créations théâtrales de cette dernière, L’échelle de Jacob entraîne le lecteur dans l’apprêté des épreuves humaines.

À se plonger dans cet ample roman, on est happé par la densité d’une prose qui ne vient aucunement d’un style alambiqué, d’un vocabulaire rare, mais plutôt de la variété des interprétations qu’elle suggère. Derrière chaque phrase, au détour de chaque scène (surtout celle d’une scénographie inventée par Nora qui est décoratrice et scénographe pour le théâtre) on pressent la possibilité d’une interprétation disons supérieure. Peut-être est-ce dû à la sorte de sécheresse avec laquelle l’autrice décrit les péripéties d’une vie et l’absence essentielle sur laquelle elles reposent, surtout pour les femmes au centre de cette histoire. Une certaine impression, dès lors, délicieuse au demeurant, d’être dépassé par la simplicité du récit.

Ça marche bien quand c’est la seule chose qui existe au monde. J’ai compris qu’il fallait monter un spectacle de telle façon que le monde se termine là-dessus. {…}. Une seule idée mais jouée de telle sorte qu’il ne reste rien d’autre.

L’échelle de Jacob peut se comprendre comme une apologie désespérée de la culture et de la connaissance supérieure à laquelle est censée ouvrir. On pourrait entendre ce roman comme une relecture laïque du mythe de Jacob. L’échelle éponyme ne mènerait plus au ciel mais, à travers chute et successives ascension, à une moins mauvaise et plus universelle représentation du monde. Au fond, on pourrait définir un bon roman par le fait qu’il parvienne à rendre nécessaire sa forme. Ludmila Oulistkaïa parvient en alternant les époques  à éviter la lassante rengaine sur la perte d’une certaine culture humaniste, voire la gerbante dévotion à la grandeur passée d’un savoir patrimonial. Elle n’en véhicule pas moins l’imaginaire d’une Russie éprise de poésie, sous l’emprise de la lecture. Dans Partages André Markowicz rendait un hommage sensible à cet attrait pour Pouchkine, à cette habitude de réciter des vers. L’échelle de Jacob illustre cette transmission par une très belle image dont le récit viendra creuser la complexité. Dans ce roman hanté par les femmes, où les hommes ne sont qu’absence ou pantin, Nora hérite de sa grand-mère Maroussia d’une certaine « pauvreté idéologique », de ce fantasme aussi douteux qu’attirant que le mystère du monde pourrait être approché en deux cents livres patiemment lus et relus. Une culture comme la queue de comète du XIX siècle qui ne vire donc pas à l’entretien passéiste d’une grandeur supposée. Sans aucun doute parce que le roman parvient à communiquer l’exaltation de l’entretien de ce savoir. On redécouvre la vie de Jacob, on vibre à son exaltation de la musique : « La musique ! Voilà où se trouve le métronome de la vie ! Sa pulsation ! Son sens ! » Mais on s’émeut justement parce que Nora elle aussi partage, in absentia, cette joie.

Ils allaient inspirer toutes les nouveautés de la science et de l’art ensemble, ce qui décuplerait leurs impressions.

Peut-être que tout l’art du roman repose sur cette trame : la description d’une exaltation par la peinture de ses conséquences aveugles. Jacob et Maroussia entretiennent une correspondance amoureuse dont le roman introduit insidieusement les dissensions. Le désir de connaissance de Jacob se heurte à l’histoire soviétique. Il devient économiste, ne parviendra jamais à être tout à fait en accord avec la ligne du parti, finira en relégation. La simplicité de Maroussia, cette culture en deux cents livres, est elle aussi le prix d’une conscience politique, une sorte de renoncement à cette complexité byzantine à laquelle facilement le savoir se heurte quand il est réduit à un fantasme.

Un article de critique littéraire ne doit pas porter de jugement. Un critique n’est pas un juge. C’est un commentateur, un objecteur, un continuateur ou un sociologue des idées de l’écrivain.

Objectons donc pour poursuivre les idées que nous pouvons prêter à l’autrice. Son roman serait l’épreuve de l’absence. Je n’insiste pas sur la portée théologique (Dieu advient dans la tradition mystique par le ressenti de son absence) de L’échelle de Jacob. Parlons plutôt de la façon dont Ludmila Oulistskaïa donne un visage sensible et plurielle à cette absence. Disons une sorte de répétition qui structure la symétrie de ce roman sur l’héritage féminin. Dans sa tension vers l’Art, dans cette absence à soi que serait la quête d’une représentation du monde, l’autrice incarne le quotidien russe de 1910 au début des années 2000. Il est bon, je crois, de maintenir cette croyance : notre vie est fait d’aveuglement. Maroussia et Nora se ressemblent, leurs amours se nourrissent de la même absence. Jacob est un personnage d’une si belle faiblesse. Tenguiz, le metteur en scène géorgien dont Nora est amoureuse à distance est fait d’un bois plus brut mais il est animé du même désir de compréhension, de la même volonté à la lettre de représentation. L’échelle de Jacob porte alors haut les couleurs d’une avant-garde théâtrale, de la précision de son invention. Jusqu’à cette très belle phrase qui semble qualifier toute la tension du roman : « Il était sorti des limites de la matérialité, il s’était envolé là où n’existent plus des ombres. »

L’échelle de Jacob comme ascension vers une représentation de l’immatériel, disons de cette transcendance qui serait une absence à soi. Une partie des plus passionnantes de ce roman est de faire passer ce prurit comme une pointe extrême de l’instant, un savoir toujours contemporain. Nora entretient une amitié amoureuse, sexuelle, avec Vitia, une sorte de génie dont seules les mathématiques lui rendent compréhensible un monde auquel il ne s’intéresse peu ou pas. Ensemble, ils auront un fils Yorick. Lui aussi touché par cette grâce douloureuse de la fuite du monde, d’un désir de musique et de drogue pour s’y adapter. La grande beauté de L’échelle de Jacob est de continuer à nous suggérer que le monde a besoin, pour être moins mal compris, d’un autre langage. Mention spéciale, comme on dit, alors pour Gricha, un ami de Vitia qui pense pouvoir trouver le lien entre l’ordinateur quantique et la tradition juive d’une interprétation kabbalistique.



Un grand merci aux éditions Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman

L’échelle de Jacob (trad : Sophie Bénech, 808 pages, 10 euros 80)

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