À rude épreuve Elisabeth Jane Howard

L’intime dans ses détails, l’horreur dans ses ellipses. Elisabeth Jane Howard poursuit, avec la même sensible empathie et une similaire sensibilité aux variations psychologiques, sa saga des Cazalet pour creuser les basculements de chacun, les non-dits de cette campagne d’Angleterre si finement restitués dans À rude épreuve.

La première évidence, toujours un peu trompeuse, pour parler de ce roman reviendrait à évoquer les hasards éditoriaux qui font que le contexte (ce fantomatique reconfinement pour la parution du deuxième tome de la Saga Cazalet comme Étés anglais paru lors du premier confinement) évoque celui décrit dans le livre. Elisabeth Jane Howard excelle à décrire une insidieuse montée de la menace, la manière dont, d’abord, tout un chacun s’efforce de ne rien voir, se laisse rattraper par les soucis domestiques. La vie telle qu’elle va, À rude épreuve parvient à la rendre passionnante, incarnée avec une belle capacité à rendre compte de tout ce que l’ordinaire continue à avoir d’extraordinaire. Avec un immense plaisir, avec toujours cet abandon dans la lecture probablement due à une très belle gestion du rythme et des variations de points de vue (le roman s’ouvre sur une scène de repas d’une très grande maîtrise, toutes les incompréhensions de nos interactions sociales et familiales y sont saisis dans une finesse sans jugement), nous retrouvons chacun des personnages d’Étés anglais. L’autrice parvient à ne pas les figer ; l’essentiel de son propos reste les altérations de nos identités. À l’instar du premier volume, la romancière dépeint les partages de l’enfance, son appréhension si sensible du temps. Dans cette grande famille, l’enfance serait la perception de ne jamais avoir le bon âge, l’inquiet désir d’en sortir, l’invention d’un monde adulte, fait de liberté et de paroles.

La nature humaine ne vaut pas un clou, si tu veux mon avis. Sinon, on ne serait pas à la veille d’une guerre.

On arrive alors au point de vue si singulier d’Elisabeth Jane Howard. Elle signe ce qui pourrait se dire roman au premier degré. Nulle innovations formelle, peu de remise en cause de l’illusion référentielle. Mais un incroyable talent dans la description (les jardins et les tissus, la nourriture rationnée) et surtout dans l’exactitude empathique de cette psychologie qu’elle prend d’installer. Il est souvent mal vu de le dire mais ce roman apporte un puissant réconfort. Lecture plaisante, captivante, de bout en bout par son aptitude à éviter la mièvrerie comme l’unilatérale dénonciation. Aucun salaud, juste des gens qui s’efforcent de survivre, au jour le jour et que l’on peut difficilement, la préceptrice le dira, juger sinon à l’aune de nos propres aveuglements. À rude épreuve devient ensuite plaisant par cette confiance accordée au lecteur. Un art certain du montage qui permet à Elisabeth Jane Howard de ne pas appuyer sur les déchirures, les pertes qui s’annoncent. Nous ne sommes pas pour autant dans l’univers aseptisé du roman anglais stéréotypés. Viol, cancer, disparition sont l’autre texture des jours.

C’était peut-être pareil pour les autres ? Les gens s’inquiétaient peut-être à cause de ce qu’il savaient, et considéraient le reste comme un affreux mystère.

Les jeunes filles, toujours si parfaitement comprises, parviennent à éclairer l’esthétique de l’autrice : leur perceptrice leur demande de tenir un journal. Lydyia la plus jeune est félicité tant elle parvient à rendre l’ordre des jours par la suite des actions banales qui en sature la compréhension. À rude épreuve parvient à nous faire toucher du doigt ce que serait le projet d’Elisabeth Jane Howare : dire le mutisme de notre quotidien. Les joies minuscules aussi, le soutien discret aux traumatismes qui s’accumulent. Dans l’attente de la suite, il faut lire À rude épreuve.


Un grand merci aux éditions de La Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

À rude épreuve, la sage des Cazalet 2 (trad : Cécile Arnaud, 571 pages, 24 euros)

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