Un volcan silencieux, la vie Emily Dickinson

Le souffle d’une présence à soi, d’une extrême attention au monde, d’un attrait pour l’autre d’une telle absence de concession que cette voix si singulière de Dickinson opte pour le repli, pour cette patiente et poétique exploration de soi dont ce bref recueil de lettres donne un aperçu saisissant.

Les éditions L’Orma continue leur publication de correspondances à envoyer. À l’instar de celle de Pessoa, ces quelques lettres, leur brève et efficace présentation, constituent surtout une invitation à se replonger dans une des plus grandes voix de l’Amérique. Marco Federici Solari, qui édite et présente ces lettres, insiste à raison sur la perméabilité du confinement qu’Emily Dickinson s’imposa. Pas tout à fait inutiles, en ces temps comment dire ?, de montrer que cette option radicale, la poétesse dans sa blanche et balzacienne, se retranche par excès de compréhension, fidélité amicale, désespérées fictions amoureuses aussi. Même si le rapprochement est loin d’être neuf, j’ai souvent pensé à Marina Tsvetaïeva pour l’intransigeance des relations, dans cette commune volonté de ne pas les voir sombrer dans la résignation. La solitude apparaît, dans ces quelques lettres, comme épreuve d’une grande liberté. On pourrait, je pense l’approcher par un détour. Il n’est pas mauvais, malgré tout, de rapprocher Dickinson de ses contemporains. Difficile de ne pas penser à Walt Whitman dans ce chant du monde dans cette attention lyrique à la nature, l’exaltation de sa renaissance. On pense aussi aux ambiguïtés du Pierre de Melville pour la complexité du sentiment religieux de Dickinson. L’Amérique dans ce qu’elle a de mieux n’en doutons pas. Emily Dickinson est bien trop sensiblement solitaire pour se plier à la comédie sociale du religieux mais bien trop empreinte de ses textes pour ne pas tenter d’en fondre un mysticisme personnel.

(Et cet étranger m’est devenu si cher que si – l’alternative – avait été lui ou mon souffle, j’aurais rejeté ce dernier dans un sourire. )

Des lettres pour entendre un souffle poétique. Elles paraissent très souvent une respiration, cette demande de contact que devrait toujours être l’écriture. Manière chez Dickinson de plier discrètement la syntaxe. Sans doute d’autres que moi bien mieux parleront de son emploi respiratoire du tiret quadratin, de sa façon de proposer des parenthèses comme on invente des variantes de sens, on ne se satisfait jamais tout à fait de l’insuffisance du langage. (« Vous trouvez ma démarche « spasmodique » – Je suis en danger – Monsieur – »). On entend donc cette voix, on a hâte de reprendre ses poèmes mais on aime tout particulièrement comment cette correspondance semble proposer une façon d’être au monde : saisir la fugacité, offrir ses fuites, composer avec ce que les instants ne sauraient avoir de trop ordinaire. Bien sûr, comme pour Pessoa, la lecture d’une correspondance est toujours un rien voyeuse. Un volcan silencieux, la vie s’arrête alors sur l’énigme de la vie amoureuse de Dickinson. Avec un vrai plaisir, on voit que le texte résiste. On y devine, je trouve, une perpétuelle conscience de l’œuvre en jeu, de ses imitations. Peut-être même une manière de n’y être jamais totalement. Mystérieuses lettres au Maître peut-être plus encore celles à Ottis Philip, des « Orages seulement en dormance » , ne jamais se priver du Ravissement.


Un grand merci aux éditions L’Orma pour l’envoi de ce pli.

Un volcan silencieux, la vie, lettres d’une solitaire aventureusement (trad : Margaux Bricler, 61 pages, 7 euros 95)

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