Manet Georges Bataille

Manet : nudité de la peinture pour elle-même, loin de toute éloquence, dans le scandale du voir ce qui est. Dans cette monographie, Georges Bataille met en tension l’impersonnelle, le caractère de Manet, est le grand bouleversement qu’il donne à voir dans son œuvre. Cette belle réédition permet surtout de voir le Manet de Bataille, celui du silence, du sacré, du mystère.

C’est avec grand plaisir que nous parlons du Manet de Bataille dont la publication, chez l’indispensable Atelier Contemporain, accompagnait son Lascaux ou la naissance de l’art. Plaisir d’abord de retrouver comment Bataille se confronte à l’image, fait ici de ces mots une tension vers la transparence, une traduction de cette évidence qu’il voit dans toute la peinture de Manet. Le terme d’évidence suscite d’ailleurs de curieux écho en moi, il évoque probablement la réception contemporaine d’un peintre presque trop reconnue, voire, qui sait, quasiment trop reconnu, sans la moindre équivoque. Bataille l’évoque d’ailleurs au détour d’une phrase : on peut se demander si Manet n’est pas devenu presque un illustrateur, une image parfaite, comme le suggère l’auteur, pour une nouvelle de Maupassant. Bataille, on ne se refait pas, insiste à juste titre sur le scandale représenté par Manet. C’est sans doute d’ailleurs tout l’attrait de ce court essai: l’auteur y impose sa vision, y décèle ses si constitutives obsessions. On y croit surtout de pouvoir, à nouveau se confronter, aux toiles de Manet.

Les diverses peintures depuis Manet sont les divers possibles rencontrés dans cette région nouvelle, où profondément le silence règne, où l’art est la valeur suprême : l’art en général, cela veut dire l’homme individuel, autonome, détaché de toute entreprise, de tout système donné (et de l’individualisme lui-même. L’œuvre d’art prend ici la place de tout ce qui dans le passé – dans le passé le plus lointain – fut sacré, fut majestueux.

Manet ou la représentation de la souveraineté de l’homme ? Peut-être si on n’admet qu’il d’une « transfiguration intérieure, silencieuse, en quelque sorte négative. » Vision pour Bataille d’un silence définitif. Son argument, si j’ai bien compris, serait le suivant : la peinture de Manet, surtout autour de L’Olympia, aurait la vertu de faire taire l’éloquence, de sortir des systèmes de discours, d’une valorisation bourgeoise du beau qui se reconnaîtrait à ses formes. Il me semble, je le disais au début, que l’on puisse tout de même se demander si aujourd’hui Manet n’incarne pas une tranquille éloquence, celle avec laquelle n’importe qui peut composer. Sans doute pas entièrement, sans doute grâce à la pensée éminemment complexe de Bataille. Lui refuse (parlant peut-être aussi de lui) de laisser l’expression artistique n’être que pur scandale, volonté continue et vaine de choquer. Ce livre met parfaitement à nu la grande contradiction de Manet, sa force indéniable, peut-être sa simplicité. Lui aurait voulu peindre seulement ce que l’on voit, rien d’autre. Bataille a raison d’insister sur l’effort permanent pour arriver à la nudité, à la mutité, de cette figuration. Son point suprême sans doute aussi.

Ce qui est aujourd’hui sacré ne peut-être proclamé, ce qui est sacré est désormais muet.

Le charme de ce mince livre tient alors véritablement à la démarche faussement dilettante de Bataille. Comme dans Lascaux ou la naissance de l’art, il s’exprime toujours en spécialiste éclairé. Pour montrer comment Manet se départit de l’éloquence, Bataille renseigne la biographie de Manet par des sources littéraires, par la description de cette vie mondaine, joyeuse, et sa souffrance, sa perpétuelle tension vers la figuration, de l’incompréhension. Dans sa préface, Michel Surya insiste sur le curieux rapprochement opéré avec Malraux. On a trouvé particulièrement savoureuse, la lecture croisée de Baudelaire et de Mallarmé, la façon désinvolte, assurée, dont Bataille sait prendre ses distances. Il parvient ainsi à nous donner à voir la destruction du sujet qu’il veut voir dans ses toiles. D’ailleurs, comme dans Lascaux ou la naissance de l’art, ce qui est proposé ici est une promenade à travers les peintures, d’admirables descriptions donc, cette éminente nécessité de l’art aussi, malgré tout.


Un grand merci à l’Atelier Contemporain pour l’envoi de ce livre.

Manet (160 pages, 44 reproductions, 7 euros 50)

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