Maggie Terry Sarah Schulman

L’existence comme un sevrage, un retour après une longue addiction à cette vie normale qui jamais ne l’est. New-York comme il se gentrifie et se normalise dans sa richesse de parade. Derrière un polar mené aux hasards des pensées de sa très belle et cabossée héroïne, Sarah Schulman radioscopie l’Amérique après l’élection de Trump. Maggie Terry ou l’acuité d’un regard désespéré, d’une douloureuse pertinence dans tous ses aveuglements.

On retrouve avec un grand plaisir, toujours chez Inculte, Sarah Schulman. Dans Après Delorès, déjà elle parvenait à l’exactitude de l’élégie. À son meilleur, le polar est épreuve de l’absence, incarnation de la perte, fragile sauvegarde de nos irrémédiables deuils. Dans le beau et sombre, Maggie Terry l’autrice reprend cette ritournelle de la perte, l’espoir du retour de l’être aimé devient révélateur de tout ce qui a motivé son départ. Dans Terra Alta, Javier Cercas le suggérait déjà : la seule véritable enquête est de savoir qui est le personnage, tout ce qui se cache derrière l’outrecuidance du Je et de ses omissions. On pourrait alors dire que Sarah Schulman signe un roman où, impatiemment (avec une ironie souvent mordante) s’interroge la normalisation. Il me semble – je ne suis sans doute pas le plus apte à en parler- que ce roman met en scène ce qu’il y aurait de fort heureusement « normal », à mettre en scène une héroïne lesbienne, qu’il soit désormais possible de le faire sans sombrer dans le queer militant et son écueil de l’idéalisation. Maggie Terry est touchante, justement quand elle dérape, se souvient des courbes peu maîtrisées d’un parcours dit chaotique. Individualisme et dénis de l’addiction. Voilà la seule singularité du point de vue de cette enquêtrice virée de la police pour dépendance, sans doute aussi parce qu’elle a voulu couvrir un de ses collègues. Soulignons au passage, le contrepoint complexe ainsi apporté sur la question du black live matter. Le fils de son ancien coéquipier tue un afro-américain, comme il est lui-même latino, il ressemble fort à une victime expiatoire. Nous en arrivons alors à l’autre normalisation que questionne Sarah Schulman : celle que l’on appose tranquillou pour évoluer dans le monde avec bonne conscience.

Est-ce que montrer les imperfections rend la vie… réelle ? supportable ? Possible.

La drôlerie la plus acerbe tient à la gentrification de la pensée politique. Maggie revient de cure, espère retrouver son amour et sa fille. Elle parcourt ses anciens lieux, la géographie de la came, des immeubles miteux uniformément réhabilités. Sarah Schulman a l’intelligence de ne sombrer jamais dans la nostalgie. Son héroïne est en quête d’un fallacieux paradis perdu. Certes, il correspond à une diversité cradingue, une ode sincère à ce qui disparaît. Aucune plaque pour tous les endroits où les junkies sont morts. Des banques et des torréfacteurs, des hommes à chignon en place des épiceries et des bistrots pour poivrots héroïques. Deux discours se superposent alors : l’enquête est toujours une occasion de décrire différents milieux, plusieurs lieux. Mais avant tout un vrai discours politique ironique. L’élection de Trump c’est la sidération mais aussi la réprobation élitiste toujours un rien saturée de bonne conscience. Portait ironique de la gauche intellectuelle. On l’aura compris, sous ses allures simples, sous l’ellipse de la parole à la première personne, Maggie Terry est aussi un amalgame des récits, un écart sans doute aussi à leur lieu commun. Une sympathie vraie pour les paumés et les dingues qui s’expriment à travers la tradition si américaine des Alcooliques Anonymes. Toujours cette belle atmosphère, plurielle, celle mis en scène à l’origine par Lawrence Block. Alors, faut quand même le dire, Maggie, dépitée et incertaine, avec un regard neuf et désabusé sur tout ce que la vie a d’invivable, sur ce stéréotype – si américain dit l’autrice – d’individus résumables. Une belle sympathie encore, de celle qui vous permette de se laisser emporter dans ce qui reste un super polar.


Un grand merci aux éditions Inculte pour l’envoi de ce roman.

Maggie Terry (trad Maxime Berée, 318 pages, 19 euros)

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