Des miroirs et des alouettes Le Minot Tiers

Roman de récits enchâssés, transversaux, où habilement l’auteur interroge sur ce qui nous appartient dans la pensée, ce que nous dérobons dans l’écriture, sur les catégories (diégèse ou métalepse ; homme ou femme, narrateur ou auteur, chien ou chat) qui nous définissent comme autant de spécieuses doublures. Sous pseudonyme (il faut bien que les coupables se planquent), Le Minot Tiers nous entraîne dans le locus solus de la fiction, l’endroit spéculaire entre tous.

À la lecture de Des miroirs et des alouettes on en vient à se demander si un auteur de roman peut se montrer trop malin. Une des grandes questions du roman reste de savoir, je crois, doser le commentaire et cette pensée par scène qui, selon Oé Kenzaburo, le définirait. On sent chez l’auteur une volonté appuyée de s’adresser à son intelligence. On sent sa fréquentation de Gérard Genette, de l’Umberto Eco de L’œuvre ouverte mais surtout de Potocki, Vernes, Gracq et Proust (Roussel aussi peut-être). Dans ce premier volume de sa trilogie, le récit serait une porte, vecteur d’un autre récit où se confondraient les lieux et les situations. Il faut le dire : tout ceci est fort plaisant. J’ai beaucoup apprécié toute la première partie du roman, celle en forme de pastiche du roman fantastique du XIX. La découverte d’un lieu solitaire, à l’écart de tous les cadastres, fondu pour ainsi dire dans ses représentations préconçues : une immense bibliothèque qui permettrait, comme dans Soixante-neuf tiroirs d’infinis et immobiles voyages. Un crime est commis : tout roman s’ouvre sur une disparition. Assez curieusement, le narrateur viendra, littéralement, prendre la place de ce disparu. En bon récit fantastique, nous voilà plonger dans un récit de doubles. On plonge alors dans le spéculaire comme le laisse miroiter Italo Calvino. On passe d’un récit à l’autre par des personnages qui se dédoublent. Assez logiquement, si j’ose, nous affronterons ensuite l’ombre du dédoublement qui hante n’importe quel roman : celle d’une identification factice, jamais entièrement fausse ni sans enseignements cependant, entre l’auteur et son narrateur. Le seul lieu de la littérature est le roman lui-même. Le Minot Tiers nous laisse alors pénétrer dans son arcane.

Dans ce roman savant, on l’aura compris, l’écriture intervient toujours comme pastiche. On ne pense jamais seul, on imite, parodie, applique, parfois un peu plus simplement ce que d’autres, on émit. Personne, semble suggérer l’auteur derrière son pseudonyme, ne devrait signer son œuvre de son nom. Peut-être faudrait-il indiquer ceux de tous ceux dont on s’est inspiré. On pense bien sûr à Lawrence Sterne ou à Diderot. Moins qu’à Vie et opinion de Tristram Shandy ou à Jacques le fataliste, l’auteur se laisse prendre à la satire du monde contemporain. Le récit pseudo policier serait des manuscrits découverts par un écrivain pasticheurs, vendant les livres écrits par l’oncle de la compagne du narrateur qui s’identifie peu à peu, hélas, à cette manière de doublure de Houellebecq. Même sous le sceau de l’ironie, l’aigreur m’agace, les provocations de son humour m’indiffèrent. Cette partie du roman ne m’a pas passionné, d’autre peut-être se retrouveront dans la satire de notre époque. Pour moi, simple question de sensibilité, un élément ne fonctionne pas. Peut-être parce qu’il paraît trop appliqué, on sent que l’auteur s’efforce de causer mal, pour ne point dire mélanger le sublime et le grotesque, passer du scatologique à l’eschatologie, en faisant hélas étape par des jeux de mots douteux. Caché bien sûr derrière une imparable justification logique : toutes ces références sportives, cinématographiques, télévisuelles ou au monde d’internet, ne sont à l’évidence qu’une autre doublure de la réalité.

On revient fort heureusement au saut du récit, à la manière dont la métalepse (un transport dans les niveaux de narration) permettrait de subvertir, de passer du moins de l’une à l’autre, de nos catégories de pensées. Tout le danger de l’ironie réside là : on surprend parfois l’auteur un rien trop enfermé dans une logique binaire, genrée comme on dit désormais. Soulignons cependant qu’avec une grâce maligne, l’auteur en amuse très largement le lecteur. Même si je ne suis pas certain de la pertinence de cette distinction, selon lui les bons lecteurs seraient ceux qui font retour, passent facilement d’un monde à l’autre et ne se contentent pas, comme les mauvais lecteurs (plus personne ne sait lire ma brave dame !), du linéaire. Ceux qui, tels des chiens s’installent dans l’histoire, la diégèse donc, et ceux qui opèrent des métalepses, savent qu’un roman n’est qu’un réseau de métaphores, d’emprunts ou d’usurpations. Je comprends parfaitement comment ces distinguos structurent le récit, j’eusse aimé des hybridations, des confusions. Le narrateur ne cesse de faire son malin, joue un rôle détestable. Il aime se mettre les gens à dos : on peut se demander si l’auteur ne lui prête pas timidement des pensées pas si outrageantes qu’il aime à le croire. Se moquer des universitaires, doctorants, fonctionnaires, auteurs à succès et autres comédies culturelles restent une manière de se planquer. On pourrait se demander si une des clés du roman que le romancier omet d’évoquer est celle de la sensibilité, de la sincérité qui fait que toujours on n’en révèle plus que l’on voudrait, plus que l’on en sait aussi. L’impensé du roman (celui décelée par une autre doublure – géographe – de l’auteur) serait l’émotion, peut-être ce qui m’a manqué ici. En anamorphose souvent y surgit ce que l’on croit personnel, ce miroir menteur dans lequel le lecteur peut se reconnaître et alors se confondre totalement avec le projet. On lira avec grand-plaisir la suite de cette trilogie, voir combien de miroir et de traversée elle peut encore nous proposer.


Un grand merci à l’auteur pour l’envoi de ce roman.

Des miroirs et des alouettes (197 pages, 13 euros) Pour l’acheter, c’est par ici

4 commentaires sur « Des miroirs et des alouettes Le Minot Tiers »

  1. Le pseudo de l’auteur laisse craindre le pire (mais puisque c’est lui qui vous a envoyé son œuvre, je ne m’aventurerai pas plus dans une opinion qui ne serait de toute façon qu’incomplète et partiale puisque je n’ai pas lu, autrement que par cet article, le livre en question-réponse). 😉

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    1. Merci de votre commentaire, il faut avouer que le pseudonyme choisi par l’auteur n’est pas très « vendeur ». Le livre vaut beaucoup mieux que ce qu’il laisse entendre.

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      1. Tout dépend en fait comment vous lisez ce pseudo… Minotier, Minotaure, ou Minot Tiers comme Tiers lieu ou Tiers espace…
        Le pseudo participe de et à l’histoire, comme le révèlent les deux autres volumes. Merci vraiment pour cette recension 😉

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