Dans le jardin d’un hôtel Gabriel Josipovici

L’art de la conversation, de l’effleurement. Des dialogues profonds, parfois tacites, toujours avec cette légèreté qu’a la vie telle qu’elle passe sans être comprise. Avec son usuelle et souriante délicatesse, Gabriel Josipovici se fait allusif pour évoquer tout ce que l’on n’a pas su, ou pas tout à fait, être. Comme une ombre, une silhouette montagneuse, le passé revient tel un endroit possiblement retrouvé, la mémoire d’une disparition.

Quel plaisir, par les grâces d’un éditeur généreux, de découvrir l’œuvre de Gabriel Josipovici qui précède le si beau Hotel Andromeda. Encore un auteur à suivre chez Quidam. Dans le jardin d’un hôtel est lui aussi constitué de dialogues, des silences qui en font la substance, de la possible communication totale qui s’y effleure, s’y repousse. Et c’est délicieux, diablement intelligent. Une histoire de rupture, de couples qui, un instant, pensaient avoir établi un point de contact, le pont d’une compréhension. Une confiance vraie dans la parole, telle celle de l’auteur, passe sans doute par ce qu’elle tait, par l’aimantation de ses réticences. Les dialogues sont autant de courts chapitres, autant de tentatives de rattrapages de ce que l’on a voulu y entendre. Ben rencontre sa rupture avec Sand, sa rencontre avec Lily, la façon dont elle explique sa présence ici, en Italie. Sans trop en dire, juste en rapportant les propos, dans cette subtile altération de redire ce que l’on n’a pas su tout à fait dire, Dans le jardin d’un hôtel suggère la totalité des individualités effleurées, du mystère que constitue, comme il le dira dans Hotel Andromeda, toute vie. Aisance et confort certes bourgeois de ces londoniens en vacances mais surtout tout ce qu’ils font, tous, pour échapper à cette condition. Quand parfois nos vies nous paraissent irrémédiablement évidente ; quand nous retrouvons ce désir de parler, s’ouvrir à l’autre, en préserver l’inatteignable.

Il y a des moments, dit-elle, où on a l’impression qu’on va exploser si on ne fait pas quelque chose. C’est comme si on était au carrefour de tant de pressions contradictoires que ça devient insupportable. Vous voyez ce que je veux dire.

Mais parfaitement. Je crois. Tout le livre repose sur cette croyance, cette illusion qu’autrui un instant peut nous être transparent. On essaie plusieurs récits, différents dialogues tentent de trouver une explication à notre comportement. Un très joli jeu de miroirs, un dispositif malin au point de se faire oublier. La vie telle qu’elle passe, évidente et sans doute fausse : sombre beauté de cette illusion. Ben raconte cette histoire à ses amis Rick et Francesca, en attente de conseils. Ce couple d’amis discutent, proposent une explication : Ben est un être hésitant, oscillant dans une équilibriste curiosité, vers la séduction d’une apparente singularité. Cette explication, peut-être, en vaut une autre. L’auteur se garde bien de trancher, il fait mieux : il retranscrit le miracle que peut-être une conversation. Tous ceux qui ont fait un peu de montagne reconnaîtront la précision de la description de l’épuisement trouvé dans une ascension. Pas mal d’entre nous reconnaîtront cet instant où, sans un mot, on croit effleurer le plus précieux de l’autre. Une illusion dont, donc, Gabriel Josipovici donne un autre miroir.

Mais ce n’est pas si différent. Je m’en suis rendue compte quand j’ai essayé de vous raconter. Comme un rêve particulièrement frappant qui laisse une forte impression après-coup mais il semble impossible de le mettre en mots pour la comprendre. Et alors bien sûr, peu à peu, l’impression se dissipe. Parce qu’elle n’a rien à quoi s’accrocher.

Nos comportements dépendent, qui sait, d’une mémoire qui ne nous appartient jamais tout à fait, du récit que l’on nous a fait d’un dialogue parfait, disparu. Le personnage de Lily demeure d’une belle opacité, celle de l’attraction irrépressible, impossible. Les raisons de sa présence sont ténues, comme un rêve. L’ombre de la guerre et de la destruction de masse n’est jamais loin chez Josipovici. Lily est venue pour retrouver un jardin, celui d’un hôtel où sa grand-mère a entretenu une conversation amoureuse, un effleurement parfait, avec celui qui aurait pu devenir son mari avant qu’il ne soit happé par l’Holocauste. Cela aussi s’enfuit, le temps d’une parole, dans le rythme du discours direct. Lily retrouve ce jardin ou peut-être seulement, question d’orientation, la possibilité de le raconter, d’évoquer un autre dialogue avec un flic qui apprendrait à ses collègues à rédiger des rapports, se consacrerait tous les étés à la poursuite d’une autre histoire. Parler reste un fin en soi, soulever des hypothèses, des possibilités, préserver l’amitié. Dans le jardin d’un hôtel offre une discrète et tenace exaltation : tant qu’on la met en dialogue l’existence reste plurielle, merveilleusement ordinaire dans sa dissipation.


Merci à Pascal Arnaud, himself, pour l’envoi de ce roman.

Dans le jardin d’un hôtel (2017, trad : Vanessa Guignery, 153 pages, 17 euros)

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