Qui se souviendra de Phily-Jo Marcus Malte

L’énergie du complot comme vecteur de révélations, manipulatrices, de la déprédation capitaliste. Récit malin sur notre désir de croire, Marcus Malte invente la possibilité d’une énergie libre, créer à partir du vide, qui échapperait à la main-mise de ceux (les grands groupes pétroliers texans dont l’auteur nous livre un portrait d’une invraisemblable pertinence) qui en vivent. Qui se souviendra de Phily-Jo joue alors sur les références, les emprunts, les indices, d’une tromperie peut-être, dans ses excès, révélatrices. Pastiche du grand roman américain, de son aspect renseigné, Marcus Malte revient sur la nécessité d’une Histoire plurielle, folle.

On est ravi de voir revenir la verve de Marcus Malte, sa capacité de faire du roman une arme accusatrice de cette somme de manipulations, de dominations, de linges salles lavés en famille. Le garçon y parvenait admirablement. Sans doute en s’inscrivant dans un paysage déjà éminemment référencé, dont il serait difficile, si on ne prend que l’exemple de la première guerre mondiale, de ne pas croire qu’ailleurs, autrement, mieux déjà il a été dit. On trouvait déjà dans le garçon un amusement d’emprunt, une forme jamais très loin du pastiche. On peut penser que Marcus Malte systématise le procédé dans Qui se souviendra de Phily-Jo ? On peut aussi penser que c’est la moins mauvaise manière d’aborder le roman américain que d’en reconstituer le labyrinthe intertextuel. Surtout quand c’est un prof de fac qui prend la parole, qui tient à tout prix à se dédouaner. Nous y reviendrons. On reconnaît alors, aussi, un auteur aux références auxquelles il se soustrait. Curieusement, pour un texte qui se veut pastiche américain, nous n’avons aucun écho biblique, peu d’emprunts shakespeariens. Marcus Malte en fait un truc, un premier révélateur de l’incertitude sur la fiabilité du narrateur. Pour une fois, tarte à la crème du roman américain, nous n’aurons pas la déception — sexuelle et sentimentale — de l’universitaire revenu de tout. Une terrible confiance dans le texte, une façon d’en transmettre l’illumination. Peut-être même de transmettre la pureté de l’émotion critique. Gary Sanz (expert en double sens, en douteuses allitérations, en jeux de mots un rien trop francophones aussi il faut bien l’admettre) cherche à donner à voir, comprendre à faire mentir, son ravissement amoureux par des poèmes. Auteur d’une thèse sur la prosopopée chez Baudelaire et Poe, il émaille son propos de poème. D’une évocation, à mon goût assez réussi, du poème l’Adieu d’Apollinaire. Peut-être d’ailleurs rentrons-nous véritablement dans la poésie, dans la peau de ce narrateur peu fiable, quand, insidieusement, l’auteur insère des commentaires, très drôles, sur la logique très verbale de sa parade verbale. Il faudra attendre la deuxième partie du livre pour comprendre qui est ce Zubrinsky qui interrompt le récit, en commente les jeux de mots, appelle Gary Humbert pour un écho révélateur à Nabokov. Les meilleurs romans sont peut-être ceux dont l’anglo-américain est une langue d’emprunt, sont ceux, sans aucun doute, qui dévoilent et interrogent la substance même de la vérité qu’ils mettent en jeux.

On a alors l’impression que Qui se souviendra de Phily-Jo? est un roman qui s’empare, avec une belle distance ironique, de ce qui vient remodeler notre réalité, de tout ce qui autrement permet de la reconstruire. En épigraphe, pour se protéger sur l’incertitude de ses propos, le rappelle : « Je crois pouvoir affirmer que personne ne comprend vraiment rien à la physique quantique. » Et cette incompréhension, bien sûr, nourrit la fascination, crée une infinité de discours, autant de variations de réalité. L’hypothèse posée par Marcus Malte est séduisante. On se fout de savoir si, en théorie, elle pourrait tenir. Le Phily-Jo du titre prétend avoir trouvé une manière de produire de l’énergie à partir du vide. Marcus Malte parvient à rendre crédible (et pour cause, celui qui le dit veut nous tromper) le peu d’explication technique de ce procédé. Ça me fait beaucoup rire qu’un roman puisse se laisser, presque, résumer à un jeu de mot : un pas sépare la physique quantique de Qantico. On saura seulement que Phily-Jo est persécuté, que l’on veut détruire sa machine. Hypothèse crédible : au Texas, la place du pétrole est trop prépondérante pour être ainsi remise en question. Ce sera tout le génie de Marcus Malte, plus ses personnages sombrent dans ce qu’il faut, aussi, considérer comme du délire de persécution, plus les faits exposés sont révélateurs de la grande arnaque qu’est le capitalisme. Une histoire d’appropriation et de propagande.

Une manière alors de démonter les mécanismes du complot. Mettre des faits ensemble, créer un lien logique, voire une fatalité, qui plonge dans une réalité dite alternative. Le roman ne fonctionne pas autrement. Gary Sanz est entouré de meurtres suspects, accusé. Nous passons alors à un autre narrateur, lui aussi animé d’une furieuse volonté de faire sens, de trouver une certaine revanche. Nous aurons alors le droit à un exposé implacable sur les crasses de la société DuPont. Le roman américain est son mythe du self-made man, sa croyance dans le mec au bon endroit au bon moment, celui qui va commettre les pires crasses. Nous aurons aussi un exposé assez renseigné, autre versant du roman américain, de la peine de mort. L’intolérable et absurde cruauté d’un système. Un autre élément (sans doute parce qu’il y est particulièrement sensible) dont se déjoue Marcus Malte : la construction amoureuse. Le deuxième narrateur s’éprend de celle qui lui prouve que tout ce qu’il avance, sa volonté de croire en l’innocence de Gary Sanz ne tient pas l’épreuve des faits. À nouveau, elle disparaît. Hasard ? Rien de tel n’existe dans le roman. Un enquêteur, autre figure topique du roman américain, reprend le dossier. On aura le droit, dans une évocation très juste, à la figure de l’ancien combattant. Le récit devient le lieu des failles. Celles que ressent la troisième narratrice. Trop facilement, on pourrait la qualifier de folle. Certes, elle entretient une relation amoureuse (on l’a dit, forme la plus efficace de mise en récit) avec son figuier de barbarie, a une amie imaginaire. Pourtant, du fond de son asile, elle révèle, associe, des faits aptes à montrer toute la criminalité de ce système basé sur les énergies fossiles. Aurait-on oublier de le mentionner ? Qui se souviendra de Phily-Jo est un roman incroyablement drôle, il efface ainsi ce qui pourrait ressembler, du dehors seulement, à de la lourdeur dans la dénonciation.


Immense gratitude aux éditions Zulma pour l’envoi de ce roman des révélations.

Qui se souviendra de Phily-Jo ? (567 pages, 26 euros 50)

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