Un bref instant de splendeur Ocean Vuong

Le corps du désir, de l’absence ; les mots du désir et de l’exil. Lettre à la mère, hommage à son corps souffrant, à celle qu’elle inflige, récit d’une arrivée aux États-Unis, invention d’un écrivain qui tente, au-delà des excuses et par la fiction, la poésie qu’elle recèle, de s’approprier sa langue et dire ainsi la découverte de son homosexualité, le désir et sa perte à travers un portrait sensible de l’Amérique paumée, droguée. Dans une très jolie prose, souvent inventive, apte à inventer motifs et images pour rendre l’obsession, Ocean Vuong signe un premier roman d’une grande finesse dans sa réflexion pratique sur le langage. Un bref instant de splendeur ou la beauté, le désir, la lumière malgré l’horreur.

Il est dans la littérature américaine, le désir de faire le grand roman états-unien, de ne pas en renier les ambitions dont la plus évidente serait de dire le ressenti, la construction de soi, au sein d’une communauté précise et de le faire en s’inspirant, plus ou moins librement de son propre vécu. Une gageure que tient haut la main Un bref instant de splendeur. Ça fait du bien de lire un roman qui, sans fausse naïveté, croit en lui-même. Peut-être d’ailleurs en voulant s’approprier une culture main stream dont on fait comprendre au narrateur qu’elle n’est pas pour lui, qu’il n’en aura jamais entièrement tous les codes, qu’il fera quelque chose de sympathique mais qui jamais n’égalera ceux qui sont nés dedans, croient pouvoir s’en écarter, voire la mépriser. C’est quoi être Vietnamien aujourd’hui aux États-Unis ? Quel plaisir, il faut bien le dire, de lire un roman qui ne parle pas d’hier, ne revient pas sur les mythes usés du passé des années soixante, soixante-dix, quatre-vingts, leur confortable nostalgie facilement vendable. Aucune volonté chez Ocean Vuong de peindre l’Amérique des laissés pour compte, de se planquer derrière l’alibi des invisibles. Le vieil argument si fonctionnel de parler d’abord de ce que l’on connaît, l’école des choses vues sur lesquelles soigneusement on se renseigne. Pas un hasard, me semble-t-il, si l’auteur adresse tous ses remerciements à Ben Lerner qui sut se moquer, pousser à sa dernière extrémité, l’appel du réel et du témoignage.

Et si l’art ne se mesurait pas en quantité mais en ricochets ?

Le seul léger reproche que l’on pourrait adresser à ce roman serait précisément sa façon de se jouer des codes, sa conscience partant des enjeux comme si Ocean Vuong jamais ne perdait de vue l’objet romanesque en tant que construction sociale. Un œil aux remerciements est toujours instructif. On comprend à quel point Un bref instant de splendeur est institutionnalisé, par mauvais esprit on pourrait souligner le nombre de bourses, résidences… dont a bénéficié l’auteur. (On peut dire que, parfois, le roman se fait un rien sentencieux.) Mais, il reste plus intéressant d’analyser, plus précisément, comment ce roman tombe au bon moment, est le résultat de son époque, comment il entérine un discours devenu audible à défaut d’être entièrement majoritaire. Ne nous y trompons pas : loin de moi l’idée de remettre en question le bien fondé de l’arrière-plan théorique entièrement emprunté à Roland Barthes. Il me paraît nettement plus intéressant de montrer à quel point Ocean Vuong parvient, littéralement, à donner corps à ce discours. Il s’empare de ce qui est, à mon sens, un des plus beaux livres de Barthes : Journal de deuil. Nous ne dirons pas qu’il s’y jette à corps perdu. Pour Barthes, cité dans le livre, un écrivain joue avec le corps de sa mère. C’est là l’énorme réussite d’Un bref instant de splendeur, il restitue toute la matérialité sociale des corps. D’abord celui de la mère dans un hommage, une vraie proximité, toujours paradoxal à sa mère. Les mains de la mère comme meilleure incarnation sociale de la condition du narrateur. La misère sans accommodement, le travail dans un salon d’où sa mère ne parvient pas à échapper, le temporel qui dure, les toxiques incarnations de la précarité. Les grandes déformations osseuses maternelles exposée à trop de produit chimique. À cette obligation de sans cesse s’excuser. Avec une très grande maîtrise, Ocean Vuong fragmente son récit, l’incarne dans des scènes souvent d’une belle puissante. Le corps chez lui c’est souvent les mots qui font défaut pour le dire. L’humiliation langagière est un marqueur social pérenne. La mère du narrateur, manucure, pour un pourboire répète sans cesse je suis désolée. Dans une autre scène l’auteur montrer la terrible tristesse de ne pas pouvoir trouver les mots pour désigner une langue de bœuf. La langue comme séparation, comme exigence de dépassement. Malgré tout, malgré les coups, les dérangements de la mère et de la grand-mère, Ocean Vuong sait dire la présence physique brute, la promiscuité, l’au-delà du discours qui rassure dans un geste, un massage. Un peu d’apaisement face à l’épuisement et l’incompréhension. Le roman est aussi l’expression d’un ressentiment dont il faudrait trouver la source. La langue comme plongée vers ses origines. La très belle, et sombre, fiction du roman familial. Voilà longtemps qu’elle dure la perte de soi, le composite de ce que nous sommes. Pour comprendre sa mère, lui adresser une lettre d’amour et de haine, le narrateur laisse remonter le souvenir de Lan, sa grand-mère. On laisse au lecteur le plaisir de découvrir les aléas de cette histoire, le lien complexe entre États-Unis et Vietnam. Et surtout la présence très corporelle, jusqu’aux derniers instants de sa grand-mère. Là encore, la très grande réussite de scène fragmentée, incarnée.

La vérité, c’est que je crains qu’ils ne se saisissent de nous avant même de saisir qui nous sommes.

La langue est surtout chez Ocean Vuong, celle du désir, de sa perte aussi. Histoire d’un gamin solitaire qui découvre l’amour. Comment c’est baiser quand on ne baise pas. Le désir a ses non-dits, ses faux-semblants aussi. La proximité à l’effleurement du mensonge. La beauté dans ce qui pourrait paraître sordide mais est juste terriblement vivant. Le narrateur jamais nommé, surnommé seulement Little Dog selon cette belle tradition vietnamienne de ne pas nommer les petits enfants de peur de les voir rattraper par les démons, rencontre Trevor. Une sorte d’attraction qui ne dit pas son nom, un premier amour qui, pour Trevor, ne veut s’admettre homosexuel. De belles (peut-être un peu trop conscientes d’elles-mêmes) description physique de ses rencontres, de leur ratage. De comment surtout le désir se dit surtout dans sa perte. Le corps comme lieu où se dit l’appartenance et la soumission chimique. L’histoire d’une dépendance. Un anti-douleur largement prescrit, la société construit ses camés, les renvois ensuite à sa marge. On ne se dit plus adieu quand on a vu trop d’overdose. Là encore ça marche. Le désir a ses fragmentations, ses brèves lumières. Des éclairs et des souvenirs, de la vie dans toute sa souffrance. La possibilité de l’émotion. La brusquerie et la violence, l’image obsédante, sociale encore une fois, du veau, celui qu’on élève seulement pour le dévorer, qui ne connaîtra rien d’autres que la douloureuse illumination de son trépas. On pourrait alors terminer ainsi : on attend avec impatience le prochain roman d’Ocean Vuong, avec cette appréhension des premiers romans si forts qu’ils épuisent ce qu’un auteur peut avoir à dire.


Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Un bref instant de splendeur (trad : Marguerite Capelle, 326 pages, 8 euros 90)

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