Scintillation John Burnside

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Scintillation est un roman lumineux. John Burnside décrit une fable, purement allégorique, sur la disparition, le passage de la mort mais aussi la désolation écologique de nos sociétés aveugles. Un magnifique roman empreint d’une spiritualité athée et ambivalente.

Retrouver avec un immense plaisir l’univers de John Burnside. Ces personnages partagent la douloureuse impossibilité d’une mémoire toujours en espoir de pardon. Un angle d’attaque ainsi qu’une façon de raconter une histoire :

Je veux la raconter en entier alors même que je l’oublie et ainsi, en racontant et oubliant, pardonner à tous ceux qui y figure, y compris moi.

Aucune pesante pétition de principe là-dedans. Le narrateur s’exprime depuis un au-delà qui serait l’endroit où commencent et finissent les histoires. Il faut accepter de se laisser dépayser pour rentrer dans un roman de Burnside. Une étrangeté, une lointaine proximité qui sont la marque de la littérature. Néanmoins, comme ce livre est un petit plus ancien que le parfait L’été des noyés, son prologue est assez théorique. Burnside y congédie cette tradition du narrateur-menteur. Une façon pour lui de livrer une vision complexe, trop simplement associée à celle de son auteur :

À mon avis, c’est l’histoire qui ment, pas le narrateur – et je ne crois pas qu’il existe un quelconque « auteur ». Juste une histoire qui se poursuit à l’infini. Parfois, il y a quelque chose qu’on peut raconter, et parfois rien. Pour autant que je l’ai constaté, n’importe qui peut se charger de raconter si ça lui plaît, mais ça n’a pas la moindre incidence sur le déroulement de l’histoire.

Ce type de citations ouvre à d’infinis et inutiles gloses. Seul un narrateur menteur protesterait de sa sincérité. Burnside est un redoutable expert pour dépayser son lecteur. À reculons, au moins pour moi qui jamais n’en lit, Scintillation brille des parures d’une science-fiction apocalyptique. Certes, ce roman est une fable écologique mais jamais pesante dans sa dénonciation pertinente. Une continuité thématique de la littérature écossaise déjà trouvée, avec plus de monolithisme, chez Peter May. Ou, pour parler d’un autre roman écossais étrange publié par Métaillié, Lanark de Alistair Gray.

Loin de références hautaines, Scintillation nous parle de l’Intraville, une frise industrielle toxique. Une frange d’outre-terre, une terre d’origine, par cette usine chimique désaffectée et pleine de fantôme. Selon un avis passablement préconçu, selon moi la science-fiction, pour partie, développe des romans à thèse. Naïf souvent. Burnside y échappe totalement parce qu’il nomme joliment la « déférence envers les lieux ». Un des narrateurs, cet enfant porteur d’une voix d’outre-tombe, parvient à animer ce décor, à lui donner cette vie fantastique sans laquelle le décor reste, pour ainsi dire, lettre morte.

Burnside a toujours été un expert en dépaysante fausse-piste. Selon un argument que les éditeurs feignent de trouver très vendeur, Scintillation a l’apparence trompeuse d’un roman policier. Un voyant trompe-l’œil dans cette histoire truqueuse. La disparition reste, visiblement, un motif fondateur de l’écriture de Burnside. Dans une reprise rétrospective de L’été des noyés, des adolescents disparaissent et mettent en scène leur suicide. De là à parler d’intrigue policière…

Certes, Scintillation fait briller le beau portrait d’un policier. Morrison est l’enquêteur impuissant de ce roman. Mais Burnside est plus intéressé par ses fantômes que par la résolution de disparitions par avance confié à une irrésolution fantastique. Dans cette atmosphère irréelle et précise, chaque personnage est mis-à-nu. La seule véritable intrigue de son roman est le récit de son empathique naufrage.

Burnside, ici aussi, est un écrivain d’une délicatesse infinie. Morison est touchant dans son désir d’être touché, dans le récit de son mariage où il espérait la consolation de ses peines secrètes. Être compris sans se dévoiler, entendu dans son silence, accepter dans ses dénis. Scintillation explore le tragique d’une erreur. Toujours plus ancienne qu’on le croit. Morison se sent coupable non tant d’avoir rien dit de sa découverte du premier cadavre que de ses préalables compromissions.

Insidieusement, le Sacré s’immisce. Un Sacré façon Michel Leiris : quotidien, intime et apte à révéler les terreurs enfouies de tout un chacun. Un Sacré non-doctrinaire ou pieu mais effroyable et fascinant, d’une sombre beauté. Afin d’atteindre l’incandescence de l’illumination finale, Leonard, l’ultime enfant disparu, fait l’expérience de la dépression profane. Burnside porte alors un regard d’une douloureuse pertinence sur le monde et l’impuissance induite par ses rapports de domination :

C’est comme ça que marche le monde. Les méchants gagnent et les autres font semblant de ne pas avoir remarqué ce qui se passe, histoire de sauver la face. C’est dur d’admettre qu’on a aucun pouvoir, mais il faut s’habituer à cette idée. Ça sert à ça l’école, bien sûr. C’est là pour nous former à la discipline vitale de l’impuissance.

Scintillation, pourtant, jamais ne sombre dans la résignation. Un regard sombre, certes, mais porté par un adolescent qui fait l’expérience de l’intangible de l’univers. Lui aussi cherche à être toucher. Pour employer ses étranges italiques dont Burnside parsème son texte. Un de ses points d’accroche sentimentaux qui le rende éminemment sympathique.

Si mal que ça aille, la plupart des gens continuent de tenir à quelque chose. C’est ce qui les rend si triste, putain, et c’est ce qui les rend beaux.

Burnside dépayse son lecteur et multiplie les fausses pistes. Les disparitions restent sans résolution, uniquement de fortes présomptions hallucinées. L’ensemble de ce beau roman, dans son dénuement digne d’une allégorie, tente de rendre compte de la mort. Notamment par une réécriture du mythe biblique de la porte étroite chère à André Gide. En ce sens le final, orphique, est magnifique et offre la scintillation de la grâce.

Pour poursuivre votre lecture, n’hésitez pas à consulter ma note précédente sur L’été des noyés.

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