De toutes pièces Cécile Portier

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La création d’un cabinet de curiosité comme tentative d’épuisement de la réalité avant qu’elle ne vous manque ou vous rattrape. Mais peut-être est-ce la même chose. Dans une écriture pleine de sidération, si précise que sa matérialité en vient à faire signe vers autre chose, Cécile Portier signe une méditation sur l’Art, l’objet, l’entassement comme autant de fétiches d’un impossible réel.

Disons le tout de suite, De toutes pièces appartient à ces livres lus avec un crayon à la main, l’esprit souvent arrêté par une de ces citations dont on voudrait s’approprier l’évidence et l’inquiétude. Un de ces livres dont est certain de ne pas épuiser le sens tant, comme le souligne l’autrice en parlant d’autre chose, il « en donne plus que ce qui est attendu alors que classiquement la consommation repose sur le sentiment de satiété et de frustration ». En rendre compte, maladroitement, orientera sans doute ailleurs. Il faudrait alors au moins dire ceci : le charme d’une écriture mouvante, comme du sable, toujours discrètement inventive où l’on s’enfonce tant sa simplicité apparente, sa tension vers la description objective (objectale si le mot n’était pas si laid), déjoue les clichés d’une mise en cliché nécessaire pour l’exposition d’un livre. Dans sa très jolie note sur ce roman Lucien Raphmaj évoque, avec une vraie nécessité, Des Esseintes et Blanchot. À l’évidence, nous pouvons parler d’une écriture du désastre, toujours face à un miroir omettant, mais sans trop jouer sur l’exclusion de la référence, je parlerai seulement de la valeur d’usage de l’impossible distinguée par Georges Bataille. Celui de la période Documents, l’orteil du père Ubu. De toutes pièces sait faire revivre cette curiosité, cette conservation pour la rareté malséante, la sidération pour les objets de tortures comme expérience intérieure. Passons.

Toute la question dans la mesure, c’est de retirer la matière, qui boursoufle, fond cloque, craquette, flageole. Ce qui reste quand on a tout enlevé, voilà ce qui est fiable.

Ce roman se prête à tous les doctes commentaires qui manifestent surtout, il a la vertu de nous le rappeler, le creux de l’érudition. N’ajoutons pas du vide au vide. Ne nous transformons pas dans ce curateur étrange, narrateur peu fiable dont la tâche se révèle de miroiter une folle falsification esseulée, qui tient le journal de son élaboration d’un cabinet de curiosité. Difficile cependant, (ô parasitage culturel) de ne pas penser au Cabinet de curiosité de Georges Perec où il décrit avec sa précision maniaque tous les tableaux de ces pièces particulières où des collectionneurs entassaient la singularité. Sans grande originalité, avec un peu de fausseté sans doute donc, j’ai toujours placé ce court texte en regard de la très connue Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Avec un naturel confondant, surtout dans ce royaume de l’artificialité, Cécile Portier amalgame les deux.

J’aimerais que tout soit signe de cette même sensation d’inanité.

Pour céder à la verbeuse prétention, cette référence décadente à « l’aboli bibelot d’inanité sonore » mallarméen, souligne l’intime connaissance de l’autrice du monde de l’Art et de ses commerces douteux. Le cabinet de curiosité offre une vision de « l’action restreinte » que ne serait censer offrir, comme un aveu de souveraine impuissance, l’Art. Façon pour moi d’immiscer un souvenir lumineux d’une expo, dans ma ville, elle s’intitulait, je crois, l’art moderne depuis Mallarmé. Un fourre-tout foutraque et sublime.

Comment faire rentrer tout cela entre deux pages, comment tout aplatir sans trop faire pâtir ? {…} Quelque chose, oui, est défloré, déploré.

Mes mots, malheureusement, dotent ce texte lumineux d’un arrière-plan de complexité et de référence loin d’être utile pour se laisser prendre aux charmes plurivoques de ce court roman. Sa forme de journal tient admirablement son suspens attendu : immanquable et imparable rebondissements vers la folie et l’isolement solipsiste. On pense, même si le contexte historique est aussi occulté comme un manque fondamental, à Classé sans suite de Claudio Magris où le narrateur dresse l’histoire de sa folie à travers une histoire de l’universalité de la guerre. Mais, pour l’évidence du récit, j’ai surtout pensé à Anatomie d’un soldat. On se laisse prendre à la lecture de ce journal par sa précision, chaque objet, de plus en plus singulier et partant d’une provenance de plus en plus faussée, dessine une autobiographie du narrateur et surtout de son incapacité à se soigner du réel fut-ce en construisant un lieu à personnalité psychotique. Sans parler du peu d’attention que ce conservateur d’un lieu sans existence, très joliment incarné transitoirement dans une ZAC comme idéal reflet du non-lieux, il faut dire un mot de la persistance onirique du visage de rêve, germe d’un amour intrépide et naïf. Une possibilité d’échapper, avec un chat sous le bras, à cet enfermement, le commencement de l’espoir mais son commencement seulement comme disait Breton quand il s’amourachait d’une demoiselle dont il n’envisageait pas la souffrance psychique. Notons la très belle chute d’un ultime trafic artistique. Une façon, derrière une page 404, d’inventer le divin, par son absence, « sous la forme d’un écran oublieux. »

Désormais, au fond de n’importe quel cabinet de curiosité, De toutes pièces trônera.


Un grand merci aux Éditions Quidam pour l’envoi de cet art’s sake for art fake.

De toutes pièces (174 pages, 18 euros)

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