Oyana Éric Plamondon

oyana

La langue et son territoire, ses luttes pour les indépendances : le passé à ses violences, la mémoire ses déflagrations. Dans un collage de différents niveaux de récits, Oyana offre une plongée dans les répercussions de l’abandon de la lutte armée par l’ETA. Par un très joli rapprochement balainier entre le Québec et le Pays-Basque, Éric Plamondon fait de ce roman – qui se lit d’une seule traite enthousiaste – une quête identitaire pour son personnage et une lutte pour l’indépendance de son langage pour l’auteur. 

Je ne connais rien d’Éric Plamondon dont le précédent roman, Taquawan toujours chez Quidam, a connu un beau succès. Nous espérons à Oyana la même reconnaissance publique. Car il faut le dire d’emblée : ce roman se lit avec un plaisir constant, celui d’une intelligence parvenue à la simplicité, celle d’un auteur qui sait se confronter à l’évidence de l’image et fait alors progresser son intrigue par scène nettement vue – quasi comme s’il les vivait – par le lecteur. L’incarnation par le détail : la saveur intacte, affreuse, du kalimoutcho. On pourrait s’arrêter ici : au plaisir de la lecture, à cette compréhension effleurée de la lutte armée (« Quand il ne reste plus rien, il reste la lutte armée »), à cette parfaite mise en intrigue malgré un ultime rebondissement un peu trop grand, à la capacité de Plamondon à nous rendre le poids de l’engagement, les conséquences de l’idéologie. Nous pourrions et c’est-là qu’apparaît toute la grande force d’Oyana on peut parfaitement se laisser prendre à une lecture au premier degré, se laisser happer par la trompeuse rapidité des phrases de Plamondon et ses constructions quasi cinématographiques.

Le territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l’enfance, il manque toujours quelque chose.

Néanmoins, parfaitement dans la ligne des éditions Quidam, dans ce très bon et court roman, le langage ne se réduit pas un véhicule transparent, une matière indifférente et sans résistance. Un personnage d’Oyana affirme qu’une langue est un patois qui a gagné la guerre. L’usage de la langue est politique, toujours possiblement instrumentalisé. Les strates de discours accumulés dans Oyana prennent alors tout leur sens. On se surprendrait presque à ressentir une certaine sympathie pour l’ETA, à comprendre en tout cas sa constitution par le discours. Le roman colle des extraits de journaux, des morceaux de dialogue par laquelle Oyana se laisse emporter dans la lutte armée. Plamondon parvient à nous laisser entendre les arrangements de nos monologues intérieurs, ce discours par lequel nous constituons ce que nous prenons pour notre personnalité. Le roman se tient d’ailleurs obstinément dans l’invention écrite avec des échappées peu situées qui paraissent appartenir à une réalité autre. Pour s’ancrer dans le contemporain, un peu à la manière de Seule la nuit tombe dans ses bras de Philippe Annocque par pas hasard toujours chez Quidam, Oyana actualise le stream of conscienness par l’excellente idée de brouillons de courriels, d’aveux inaboutis. La littérature c’est la rature disait Barthes ; les surréalistes y ajoutaient le lit. Plamondon prend le langage pour ce qu’il est : une doublure, au sens d’une justification à double-fond. Le désir de rentrer, de se retrouver, de se capturer dans un « Autoportrait de chute hors-champs » sert simultanément de prétexte à la fuite d’une crise du couple. Belles phrases expéditives sur les ratures de sa vie au lit donc. Confessons (sans mauvais jeu de mots) avoir trouvé un rien excessif l’incarnation symbolique du 11 septembre.

Une fois que l’on s’est arraché à la géographie d’un lieu, on doit s’accrocher à son pays intérieur. C’est en soi que ce joue la vraie guerre d’indépendance.

Trouver une consistance au langage est aussi, peut-être, admettre, qu’il se constitue d’exil, de perte et d’un retour qui ne retrouve rien. Dans ce flottement, Plamondon parvient d’ailleurs à donner une vision politique de l’instant, de son décor. Bordeaux où « la violence du passé a été chassée par une autre violence, celle lisse et insidieuse d’un présent sans histoire. » Nos villes ressemblent à ça : des non-lieux en attente d’une langue qui leur redonne un passé, un lien avec l’ailleurs. Par l’histoire de la chasse à la baleine dont Le cartographe des Indes boréales retraçait déjà l’histoire, Éric Plamondon fait un miroir discret de l’auteur, toujours entre deux eaux. Un cachalot échoué sur la plage, l’incarnation d’un souvenir d’enfance, d’une image poursuivie qui expliquerait presque, dans les arrangements de notre mémoire, le destin d’Oyana.



Grand merci à Quidam pour l’envoi de ce roman

Oyana (147 pages, 16 euros)

Vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres textes.

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Un commentaire sur « Oyana Éric Plamondon »

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