La nuit atlantique Anne-Marie Garat

La-nuit-atlantique

Des photos et des symboles, des souvenirs et des ombres rattrapés par la marée. Dans une prose envoûtante, pleine de mystère, Anne Marie Garat se confronte à la puissance de nos récits, aux développements latents et autres prémonitions, par lesquels nous constituons nos identités. Une maison perdue sur la dune, une femme qui y revient liquider son passé et retrouver ses fantômes, et La Nuit atlantique invente une autre filiation, une autre généalogie, une écoute des récits et des arrangements de ceux qui squattent cette baraque. Un roman de la perte et de l’espoir, de l’enfouissement et de la reconstruction à lire absolument.

Ceux qui suivent la vacuité de ce carnet de lecture connaissent sans doute ma dilection pour l’œuvre d’Anne-Marie Garat. On pourrait pratiquement dire mon appétence pour son style si particulier fait d’image, de détails, de paysage, de mots rares et de phrases sinueuses, précises comme les fugitifs états d’âme dont elles rendent compte, ou mieux encore permettent au lecteur de s’y reconnaître, lui-même enfin dans un alter-ego. Avant de m’égarer dans mes vaines gloses, il faut le préciser, on se laisse emporte par ce roman comme dans une vague de fond. Un courant qui porte à condition de s’y laisser prendre, de s’en méfier aussi comme se le répète la narratrice pour s’accrocher à sa lucidité que l’autrice si bien sait nous rendre sympathique, factice et belle précisément dans ses heurts et souffrances. On pourrait alors approcher le charme captieux de ce roman par sa proximité avec l’ensemble de l’œuvre de Garat. Façon patiente de creuser son sillon, il faut peut-être se laisser aller à nos obsessions, à les pousser dans leur ultime retranchement histoire de voir quelle vérification en ressortira.

Il faut alors se faire, comme Joe Naruse cet ardent photographe de paysage, « visiteur de rêves sur papier sensible. » La latence de l’inconscient, le travail des images et ce que l’on veut y reconnaître, s’écrit alors dans la métaphore du développement d’une photographie argentique. Nul pour Anne-Marie Garat ne peut savoir ce que contiendra cette image. Dans toute une première partie du roman, celle durant laquelle le lecteur s’acclimate au style de l’autrice, la photo devient le lieu ou passé, présent et futur se confondent. Le récit, au coin du feu pour s’abriter de la tempête ou des ombres qui nous guette en colporte de toute éternité la reconnaissance. La nuit atlantique offre alors des pages pratiquement proustienne sur l’entretien de nos confusions, de nos complaisances aussi à « l’illisible brouillon du réel », à la beauté – qui ne va pas sans douleur ni crue lumière des douloureuses révélations sur nous-mêmes – de parvenir à « recueillir du réel ce qui nous est invisible. » La narratrice est archiviste photos. Elle chasse une image d’un tortionnaire espagnol. Ce sera le premier revenant de cette quête du contexte que serait l’art (photographique donc) d’Anne-Marie Garat. La photo lui est aussi un prétexte au commentaire, à l’éclairage de biais de ce qu’elle entend faire : donner sens et sensible au paysage, éclairer dès lors son histoire, son enfouissement, son surgissement, ses tensions sociales et ses catastrophes écologiques. Et viticoles, il est bon de préciser que la presqu’île de Blaye (l’île ancienne d’Illian où est la baraque de Marenne) est l’un des départements les plus pollués de France. Histoire et prestige faussés du pinard. Anne-Marie Garat parvient quand même (probablement avec une haute dose d’invention) à tracer un contexte social sans laquelle sa photographie serait un récit imparfait. L’usine de Bellefort, le métissage populaire de ceux exploités dans les vignes,  mais aussi la place de la femme. Un très bel arrière-plan dont il est impossible de se défaire. Mémoire fragile que rien ne viendra effacer, qui continue à se transmettre par une filiation diagonale pour ne pas dire sororale. Comme s’il s’agissait de «voir non ce que la terre fait des morts mais ce que les morts font à la terre. »

Tout s’efface mais pas de la mémoire collective. Pas de la toponymie, le langage se souvient à notre place

La nuit atlantique le laisse parler pour créer un très bel ancrage dans le territoire. Il ne s’agit, fort heureusement, nullement d’en faire une épreuve (au sens photographique) d’un plat réalisme. La vérité de soi ou des autres, pour l’autrice, apparaît dans une retouche, dans un accident. La fixation d’une hantise, la reprise d’une image des fantômes dans lesquels, tant et tant, on voudrait se reconnaître. On peut d’ailleurs penser qu’Anne-Marie Garat s’amuse de la continuité avec ses précédents romans. Pour elle, nous continuons à croire aux contes, tout récit se détache mal de ce modèle primordial qui nous promet retrouvaille, union des symboles, parachèvement. La source, un des plus beaux roman d’Anne-Marie Garat, s’emparait d’une boule à neige comme un symbole dans son sens le plus primitif : un objet qui servira de signe de ralliement et de reconnaissance à des enfants perdus, à des amours ratées. Ici, Marenne cherche les traces d’un sabot pour y voir l’incarnation d’une noyade dans son pavillon qui est menacé par les eaux, pour y retrouver surtout les traces de son amoureuse attraction pour Laura. Il n’en reste rien ou presque. Ce rien qui résiste à l’enfouissement et que l’on pourrait nommer littérature.

J’avais eu le coup de foudre pour cette fiction d’enfant perdue et cela m’avait permis de tisser pour moi-même la toile impondérable, fragile et instable, de ma propre histoire

Comme dans toute littérature consciente d’elle-même, il s’agirait alors de trouver un nom à ce qui nous agite, à ce « renoncement à intenter à l’impérieux désordre ». Il conviendrait alors de s’inventer une autre filiation, de se déprendre du roman familial pour se fondre dans le sien propre. Trouver un nom à ce que l’on est, ne plus se confier à celui fictif qui reproduit une fiction dans laquelle on ne se reconnaît pas et on veut précipiter autrui. Hélène est devenue Marenne, elle se confond avec le rôle de marraine de celle qu’elle appelle Bambi, sa nièce. Façon malheureuse de projeter ses propres fixations. Le conte n’est jamais loin chez Garat, ses héroïnes sont donc orphelines, en quête d’un destin qui ne leur soit pas dicté. Notons que la fin m’a semblé un peu trop convenue, l’acceptation de la maternité comme épreuve de la maternité serait-elle une façon de reproduire une image convenue de la femme. Sans doute plus malheureuse, plus indéniablement susceptible du récit, une grande partie du récit tient à cette écoute, dangereuse bien sûr, de ce qu’est autrui, d’un accueil inconditionné de l’étranger, d’un autre rapport au monde. Un peu paumée, Hélène accueille et écoute, jamais ne materne, vit dans ses saines colères contre la bagnole, la famille, la procréation.  Elle est si attachante quand elle croit à ses fantômes, se refuse au bonheur qu’idiotement on a du mal à accepter la voir s’en bricoler un. Comme on a du mal à refermer ce livre à la prose précise et rêveuse, à l’écoute de sa végétation comme d’un×e cartographie changeante et qui s’empare alors à bras le corps d’un vocabulaire qu’elle incorpore que ce soit le québecois de Joe ou les textos de Bambi ou la langue parfois surannée de l’autrice.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman

La nuit Atlantique (308 pages, 21 euros 50)

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