Tiger Éric Richer

Sur les cimes de la violence, au seuil de sa coupable fascination, dans les abîmes de ceux qui, hébétés, y survivent. Dans une langue fracassante, d’une magnifique sécheresse rageuse, visuelle, Éric Richer décrit, aux confins de la Chine, un avenir possible où sexe et prostitution l’emportent. Tiger éprouvante plongée dans l’horreur, dans le rêve aussi d’un refuge.

Indéniablement, après La Rouille, Éric Richer continue à nous coltiner avec une littérature du trouble, disons même de l’inquiétude pour détourner le terme tel que l’emploie Benoît Vincent. Tiger reste un roman dérangeant tant sa violence reste sans issu. Ni rédemption ni absolution, une manière radicale de la montrer dans sa totale absence de justification. Embarrassé, on se laisse happer par le martèlement du style de l’auteur. Suite de phrases nominales (comme si déjà l’humain et ses ressentis s’en étaient absentés), la prose de Richer procède par épuisement visuel. Dans la meilleure tradition du roman noir, dans son tempo enlevé, Tiger ne verse aucunement dans la psychologie. Rien que des gestes, maladroits ou meurtriers, où se devine un féroce appétit de survie. Toute la réussite de ce roman est alors de susurrer l’étrangeté de l’univers dans lequel nous enferme son action plutôt ébouriffante. Dans un avenir proche, on serait presque tenté de dire post-exotique, la Chine semble devenue un bordel à ciel ouvert, le Contrat Social se comptabilise en points. Négociation : tout ici est à vendre. On évolue dans un cauchemar dont le romancier donne à voir la liante irréalité, la logique déréglée comme autant de projection, sans commentaire bien sûr, de ce que notre monde est en train de devenir.

Maquerelle en chef, passeuse, faiseuse d’anges, rebouteuse, pute-chamane, possédée. J’ai purgé tous vos maux, accepté l’impensable, l’obscénité tapie au cœur des hommes, cette joie de nous salir et de nous profaner.

Dans cet univers d’une si grande violence, l’espoir ressurgit quand même. J’aime assez l’idée, présente en creux dans ce roman qui n’affirme rien d’autre que son récit, d’une littérature devant prendre en charge la possibilité d’un rêve lucide. Peut-être, en une fatale absence de choix convient-il surtout de s’emparer des armes de l’ennemi. Se réapproprier le sexe dans la fascination malsaine qu’il exerce sur l’homme. On entend alors toute la pluralité du titre : Tiger. C’est d’abord une prostituée qu’Esad, banditsky paumé, en quête d’une meurtrière échappatoire, veut sauver. En vain. Le Tigre c’est aussi le tatouage d’une sorte de secte résistante, dirigée par un gourou sénile, qui fait de la prostitution une vengeance. Nous avons d’abord Os de Tigre qui méthodiquement bute tout le monde, rattrapée par la violence, puis, dans une fragile respiration, Xujin -issue de la même secte – qui officie dans un refuge pour toutes ces âmes brisées. Dans le déchaînement de sa prose, Éric Richer nous contraint à contempler ce monde révoltant, sans issu : le nôtre peut-être.


Un grand merci aux éditions de L’Ogre pour l’envoi de ce roman

Tiger (244 pages, 20 euros)

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