Le nouveau roman Juan Luis Martinez

L’espace interstitiel du langage dans l’image – collages et détournements – et dans l’humour. Le nouveau roman, livre d’artiste comme on dit, ouvre surtout à la transparence, à cette poésie qui serait tout ce qui outrepasse la possibilité de représentation. Recueil de propositions, de figures, Juan Luis Martinez offre un labyrinthe de références comme autant d’inventions, d’effacement.

Après Le mont Arafat de Mike Kleine, on poursuit sur l’éclatement du langage, sur les livres surtout à commenter avec prudence pour ne point se laisser aller à la verbeuse prétention. L’obstiné résistance du sens est peut-être le centre du Nouveau Roman. Une entreprise éditoriale dingue, d’emblée. Solitaire, en marge d’une réussite marchande. Un livre pour soi, ou presque, mais sans soi, ou presque. Le livre aurait été fait, dans son coin, à l’écart du monde poétique chilien que Juan Luis Martinez fréquentait, avec lequel il se fâche, il développe, à la main, une conception singulière, tout d’emprunts. Un aspect artisanal respecté par l’édition en quasi fac-similé proposée par les éditions MF. On pourrait poser l’hypothèse suivante (elle est peu originale puisque elle reprend celle d’une des préfaces proposées dans un livret autonome), à force d’emprunts, détournements et jeu de références vise à l’intemporel, à l’impersonnel, à l’objectivité et parvient alors, l’air de rien, à dire une époque, un moment de la réflexion humaine. Certes, on peut rattacher ce livres d’images au dadaïsme (avec Picabia comme référence majeure) mais il me semble qu’il ne faille pas ignorer l’écho créer par les pratiques situationnistes contemporaines à la fabrication de ce livre. On pense, pour prendre un seul exemple, au « Le spectateur privé de tout sera désormais privé d’image » du In girum… de Debord. On pourrait penser que Martinez tente de représenter l’absence de la poésie : non seulement le lieu (figuration imagée) où elle sort du cadre mais aussi l’endroit -l’intersection toujours virtuelle des avenues Gauss et Lobatchewsky – dont le locuteur peut s’absenter. Une poésie faite, selon l’adage possiblement ironique d’Isidore Ducasse, par tous car personne ne la produirait.

Un absolu par l’humour ? Sans doute par son aspect artisanal, on sent un terrible sérieux dans ce qui serait aussi un anti-manuel d’anti-poésie. La double négation valant affirmation, peut-être. Sous la dérision de préciser des exercices un rien absurdes, on serait tenté (pour relier avec le contexte de publication) de les dire satori, Le nouveau roman laisse deviner le sérieux d’une ambition de tracer une voix nouvelle. Notons d’ailleurs l’indispensable de sa traduction tant son parcours s’inscrit dans un domaine francophone. Pour un poète chilien, Juan Luis Martinez connaît très bien la tradition poétique française. Signe d’une autre époque ? Il est bien sûr dans Le Nouveau Roman une référence à l’absolu du Livre mallarméen mais toujours d’une façon si singulière qu’elle en devient commune. Le livre absolu reste celui qui, à l’acmée du dire, verra son auteur y disparaître. Le motif de l’effacement y apparaît dans toute son inquiète limpidité. Tentons à notre tour d’en donner une image : plusieurs des poèmes, des collages d’images qui toujours servent à autre chose qu’à illustrer le propos, invitent à des problèmes métaphysiques qui touchent à un non-sense proche de celui du chat du Cheshire de Lewis Carol. « l’auteur peut clarifier son attitude face au monde, semblable à celle d’Alice : Émerveillement, mais aussi Étrangeté et Crainte. » Nous ne jouerons pas à décrypter toutes les références contenues dans ce livre. L’équipe des traducteurs le fait très finement. On pourrait, toujours pour donner une fugitive image, éclairer le très beau syllogisme dédié à René Crevel, le plus beau des surréalistes selon l’auteur. Juan Luis Martinez invente une citation de Crevel. L’étonnant et la crainte est de voir comment cette formule touche profondément à l’imaginaire de l’auteur d’Etes-vous fou ? On sait l’importance pour lui de l’enfant bleu, sa valeur prophétique à la fois dérisoire. Pour la petite histoire, son roman parle d’une voyante qui lui prédit (ou plutôt à Vagualame le double de Crevel, dans une référence à Fantomas d’ailleurs cité après par Le nouveau Roman) qu’il aura un enfant bleu, peu après Mopsa accouche d’un enfant mort-né, probablement après une over-dose. Pas grand-chose à en déduire. Sauf que sous la blague et son émerveillement toujours se devine la Crainte. Représentation, qui sait, de cette mort difficile qui – tout contre la hantise du suicide – hantera Crevel.

L’implosion de l’espace littéraire? Le Nouveau Roman serait aussi une tentative d’épuisement quasi encyclopédique de la perception de notre espace. On peut penser qu’il s’agit d’une expérience proche de celle mystique, là où – dans un non-lieu – présence et absence s’amalgame. Tel un maître bouddhiste qui nous demanderait, pour nous approcher de cette expérience intérieure – quel bruit fait un manchot quand il applaudit, comment tenir un couteau qui n’a ni manche ni lame, Juan Luis Martinez fait de ses collages, de son jeu entre le texte, l’image et les notes, une pratique d’effondrement de la logique trop ordinaire. Celle qui, selon les mots de Crevel, n’existe que faute de mieux. Il n’est pas douteux qu’à la lettre Le nouveau roman veuille en imaginer, en imager, une autre. En tant qu’objet artisanal, ce livre propose de briser la linéarité, impose des retours, des concordances d’images, d’absence souvent aussi. Littéralement, des personnages traversent d’une page à l’autre, l’auteur en donne une vision qui tiendrait de l’absence, dans le blanc d’une case, dans les contours que dessine le hors-cadre d’une photo. Bref, tout ce qui nous permettrait de savoir, comme le suggère l’auteur à propos du cadre d’une photo d’Adolph Hitler, « que le Temps, comme l’Espace, a également sa loi de gravitation. » Déjouer, rejouer la chute, inventer une autre temporalité, sans doute est-cela qui est tenté par Juan Luis Martinez dans ce recueil de visions. Ou alors, sans doute même dans une simultanéité surréaliste, s’agit-il de remettre en question l’évidence de l’image de reconstruire (quelque part entre Marx et Rimbaud) nos représentations faillibles, nos présences trouées d’absence. Un grand livre où chacun y trouvera, à l’évidence, ce qu’il veut bien y mettre.


Un grand merci aux éditions MF pour l’envoi de ce livre.

Le nouveau roman (trad : Guillaume Contré, Viviana Méndez Moya, Aurélien Talbot, Pedro Riquelme Araya, Bastien Gallet, 146 pages, 35 euros)

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