À la lumière de ce que nous savons Zia Haider Rahman

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Premier roman monde de  Zia Haider Rahman, À la lumière de ce que nous savons est une admirable réussite. Un livre d’une folle ambition. Une découverte captivante tant, sans jamais céder à la simplification, elle concourt à accroître notre intelligence du monde.

Première impression toujours factice : une contemporanéité qui se confond avec une écriture froide, neutre mais qui entasse le détail. Elle prend pourtant plus d’ampleur que celle de Illska. Sans doute parce que la prétention affichée à un roman total se confronte d’emblée avec ses indispensables zones d’ombres, ses territoires inconnus sur un monde pourtant cru parfaitement cartographié. Amusement de retrouver, sans préméditation, le théorème de Godel, la folie des mathématique et un résumé en quelques phrases de La déesse des petites victoires. Une photo des proverbiales promenades du mathématicien avec Einstein, à Princeton, clot d’ailleurs le livre.

La même façon de croire trouver dans les mathématiques un pure refuge, une intangible et définitive signification qui ne dépendrait pas de ses représentations. Il faut bien admettre que les discours de Zafar sont durs à suivre, asséner parfois avec un surplus de sérieux. Pourtant, j’aime la façon dont l’auteur sait alimenter son récit de détails, sur les manipulations de l’aide humanitaires ou sur la fabrication d’une bibliothèque. Et bien sûr la finance internationale. Nous pensons ici aux Bandits de Volpi ou à Montecristo de Martin Sutter. Avec une indéniable originalité : l’humanitaire devient le pendant de cette mondialisation financière. Un nouveau terrain de jeu pour cette élite en manque de prise de risque.

Dès le deuxième chapitre, retrouver une réflexion évoquée dans Eureka Streetla puissance américaine tient à « maintes descriptions filmiques » de cette puissance. Ainsi, il devient difficile de proposer une description, surtout d’un avion de chasse, qui ne s’y confronte pas. Sans pour autant en conclure à un déclin de la littérature : sa valeur se mesure, sans doute, à sa capacité à intégrer d’autre discours. Ce roman semble en proposer une pratique radicale. Mais avec une cohérence parfaite, la seule question de ce livre : comment trouver une représentation du monde conforme à sa réalité ? Le roman fonctionne dans son entier sur une reprise des discours, une façon de les amalgamer afin de démontrer la difficulté à établir une sensibilité propre.

La question de traduction s’avère alors au centre de ce roman. Comment inventer non la bonne langue, celle qui exprimera les nuances exactes, celle qui retrouvera l’aurore maternelle, mais plutôt celle qui présentera une représentation acceptable du monde? À partir d’une réflexion sur la cartographie, sur la représentation déformée que nous avons du globe, l’auteur souligne l’impossibilité d’en acquérir une qui ne soit pas une déformation. D’où un jeu subtil sur les points de vue, sur les influences par exemple que peuvent avoir un auteur sur un autre, un niveau implicite, une transformation latente qui permet d’oser toutes les audaces. Une bonne idée de souligner la fausseté de la question : l’écrivain lui-même refuse d’en avoir conscience – de l’avouer – et le journaliste qui la pose révèle des similitudes qui le touche lui plus que les livres en question.

Un heureux décentrement. La lecture fait d’abord pensé à Salman Rushdie ou à Zadie Smith (pour l’enfant qui dans Sourire de loup est renvoyé au pays comme le sera Zafar). Une influence non pas dépassée mais incorporée. Pour moi, un thème caractérise, à distance et donc avec une grande facilité, une époque. Je retrouve dans ce livre avec plaisir celui d’un narrateur découvrant les carnets d’un de ses amis bigger than life. Un thème que j’associe à l’adolescence. Une mise en abyme, bien sûr, de l’alter ego qu’est tout personnage pour son romancier. Zia Hader Rahman l’exprime avec cette finesse :

Zafar était pour moi la preuve que nous ne sommes pas prisonniers des vies que nous menons, que chacun de nos choix peut certes nous éloigner de vies non vécues mais que nous ne sommes pas condamnés par les circonstances ou le hasard à ceci, ici et maintenant. L’ironie est qu’il critiquait lui-même la volonté et sa capacité à tracer notre chemin dans le monde. Mais l’ironie, pour ce qu’elle vaut, contribue à aiguiser notre intérêt.

Une soupçon d’excès de sérieux. Une anecdote racontée par l’auteur me semble parfaitement en rendre compte. Zafar interroge un chef d’orchestre : a-til déjà entendu une symphonie parfaitement exécutée mais sans ressentir la moindre émotion. Parfois, le lecteur se laisse prendre dans cette trop froide maîtrise, dans ces personnages qui intellectualise toute situation jusqu’à la priver d’un ressenti. Idiot mais pertinent. Ce type de remarque permet d’ailleurs de souligner l’art de l’auteur. Comme son personnage principal, soigneusement rendu sous les hésitations du narrateur, Zafar, excelle dans la manipulation. Dans une conversation qui finit par révéler surtout nos incapacités plutôt que celles de notre interlocuteur. Pour mieux raconter son histoire, Zafar maîtrise l’art de l’écoute.

Un autre exemple à ce propos, parmi tant d’autre tant la prolifération d’histoire est la signature de ce roman, Zia Hader Rahman interroge, dans un chapitre un peu pesant, la construction du roman. Un point m’intéresse : la rédemption du héros. C’est sans doute un des buts de l’auteur que de nous donner à voir un personnage pas plus admirable au début qu’à la fin. Une façon de ne pas facilement laisser croire au lecteur qu’il s’améliore en même temps que le personnage dont il suit les initiatiques épreuves.

Au centre de ce roman il reste une interrogation pertinente de l’identité nationale à travers des personnages qui évoluent au gré de la pluralité de leur nationalité en exil. Zafar vient du Bangladesh, a fait ses études à Oxford et interroge alors celle des Afghans. Le narrateur est Pakistanais, élevé aux États-Unis, dont il prend la nationalité, durant son enfance puis en Angleterre durant ces études. Une vision pertinente sur la fiction du gentleman anglais. Zia Hader Rahman excelle à rendre cette nationalité commune que donne une formation dans l’élite. Un regard pertinent sur la reproduction sociale en Angleterre, sur la confiance en soi qu’elle fournit et sur la façon dont, pour tous les autres, rien n’est acquis. Dans mon expérience, avec un peu plus d’hypocrisie, l’université française ne fonctionne pas différemment.

Une sorte de réalisme dans la froideur de ces deux personnages qui entrecroisent savament le discours pour dresser un parfait portrait de personnages en creux. Une ombre de cynisme dans les relations amoureuses. Mais peut-on vraiment attendre du lyrisme de quelqu’un chargé de commercialisé des « produits-dérivés », de cette finance assez obscure que l’auteur tente de faire comprendre (sans jamais vouloir la simplifier, en proposer une carte ou une représentation arrangeante) par l’implication mathématique de ces investissement sans crédits qui ont précipités la crise ? Peut-on également attendre une langue fleurie, plein de suspens et de polysémie d’un livre qui tente (et parvient) à nous ouvrir notre intelligence du monde ?

Une ombre de réserve difficile à situer est probablement la marque d’une grande œuvre. À la lumière de ce que nous savons peut paraître manquer d’humour quand la seule plaisanterie récurrente est celle d’attribuer des citations à Churchill quand l’auteur reste incertain. Peut-être. Mais, Hader Rahman reste au cœur de son sujet : la réalité dépend des discours que l’on prononce sur elle et semble, en quelque sorte, déjà écrite, appartenir à notre imaginaire collectif textuel. L’ensemble de nos représentations fautives.

Un temps on parlait de post-modernité pour décrire l’enchâssement des discours, leur absence de hiérarchie possible. À la lumière de ce que nous savons ne me semble pas tout à fait appartenir à cette école. À moins que ce ne soit dans une façon, selon la formule de Thomas Pynchon d’être hérétique à sa propre hérésie.

Ainsi, par exemple, il me semble qu’une des parties les plus réussies de ce roman admirable soit celle se déroulant en Afghanistan. Un épisode qui est sans cesse repousser par le narrateur peu fiable qu’est Zafar, surtout au filtre de celui qui s’empare de son histoire. Heureusement l’exposé, parfaitement renseigné, plein de partie pris, ne se contente pas de fait mais en conteste la narration elle-même. L’histoire au fond est déjà racontée. Elle est reprise sous le prisme de Paul Auster et sert surtout à décrire l’effondrement de l’instance narrative. Dans cet Emily que Zafar s’efforce d’aimer, l’auteur place la schizophrénie de son identité. Une citation rend le ton du roman, son excès de sérieux comme sa pertience :

Je me détestais, aussi, de l’aimer, de l’aimer pour ce que je détestais chez elle. C’est à cause de cet état permanent de guerre civile que chaque acte d’amour émanant d’une partie de soi était un acte de trahison envers l’autre partie, et c’était ainsi, c’était inéluctable, que je me détruisais par le simple fait d’être avec elle et de devoir, par conséquent, prendre parti contre moi-même.

Finalement, ce qui m’intéresse le plus dans ce roman est moins le portait de l’identité collective anglaise (fut-elle rendue par de prolifiques décentrements) mais plutôt l’interrogation sur l’identité individuelle que finisse par affronter chacun des personnages.  Les multiples discours qui constituent le peu de savoir que nous pouvons détenir sur nous-mêmes. La grandeur d’un roman tient à la pluralité de ses thèmes.  Ici surtout à la possibilité d’en laisser de côté pour une nouvelle lecture. Cette question du moi me ramène d’ailleurs à la place de celui de l’écrivain. Une reconnaissance autobiographique est ce que me semble déjouer, par une référence constante (assez opaque pour moi) à Graham Greene et Somerset Maugham. Une façon sans doute de ne pas fausser nos représentations de ce roman-monde. Une manière de reconduire le décentrementj’aime ce roman non parce que son histoire me rapproche de ma propre manière de faire l’expérience du monde comme pontifie Zafar.

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