Lucia et l’âme russe Vladimir Vertalib

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Comédie grinçante sur la construction de nos identités communes. Lucia et l’âme russe promène son lecteur dans une virevoltante mise en récit de soi. Avec une ironie grinçante, un sens certain de la situation en décalage, Vladimir Vertalib offre une image d’une cruelle vérité de la Vienne contemporaine mais aussi des dérivatifs de la prétendue âme russe. Au-delà d’une comédie légère l’arrière-plan poétique et diabolique de ce roman permet de dépasser la facile caricature.

Assisterait-on à la survenue d’une tendance à la comédie gériatrique ? Façon un peu idiote de donner une feinte pertinence à mes rapprochements : laisser croire qu’ils oscultent une tendance de la littérature contemporaine. Une intuition mal étayée vaut, à mon sens, mieux que le sérieux d’un raisonnement. Si je pense ici aux Temps perdus de Juan Pablo Villalobos ou au plus sérieux  Les vies de papier de Rabih Alamedine c’est peut-être pour cette référence à un monde perdu, à une archéologie du savoir, auxquels toujours se confronte les inventions de nos identités.

La Lucia éponyme de ce roman fort heureusement ne s’abandonne à aucune nostalgie. Vieille dame indigne, elle est sauvée par cet humour qui, après tout, pourrait se manifester comme l’incarnation la moins incertaine de l’esprit viennois.   Dès lors, la partie la plus réussie de ce roman demeure à mes yeux ses contre-poids poétique. Lucia cite Celan et Brodski, invente et mélange des vers comme autant de présence quotidienne. Vertlib nous propose ainsi un rapport viable, pour notre époque, à la poésie : un contact plein d’une déférence ironique aux dérivatifs de ses formulations alchimiques, sans explication mais avec dépassement de soi et de nos enfermements. Le romancier s’amuse trop, son comique se révèle bien trop rythmé pour éclairer ce contre-exil que propose la poésie comme le disait si justement André Marcovicz dans Partages.

J’ai fermé les yeux. Il n’y a pas de nom pour ce qui nous pousse. Nous ne sommes que des bois flottés dans les menées du temps, et tout nous mène à une fin intemporelle. Ça aussi, c’est du Celan ?

L’arrière-fond poétique pourrait n’être qu’une prétention, il dessine la base du roman. La question que pose Lucia et l’âme russe serait alors en quoi notre vision de nous-mêmes et de notre environnement change quand leur nom change. La rue des Maures ou habite Lucia devrait, pour répondre à un politiquement correct savamment moquer, être rebaptisé rue des Carottes, un simple changement de signe diacritique en langue originale. Toute l’Histoire de Vienne et de l’Autriche apparaît alors dans cette occultation langagière. Lucia, comme dans le passé nazi ou communiste ne sait plus exactement ce qu’elle a le droit ou non de dire ou de percevoir. Par un rapprochement hasardeux et pertinent, Vertlib décrit d’ailleurs ainsi l’histoire russe :

De génération en génération, on avait appris à se dérober tout en se donnant l’impression d’être impliqué. On préférait détourner le regard, et les scènes auxquelles on assistait malgré soi étaient oubliées à une vitesse étonnante, sauf si on recevait d’une instance compétente l’autorisation de se souvenir. Ce qui allait de soi à l’époque soviétique l’était presque autant sous le régime de Poutine.

Lucia et l’âme russe dresse de méchante continuité historique. Il pointe le racisme ordinaire qui règne encore à Vienne. Là encore, tout rapprochement avec la France serait purement fortuit… Une façon aussi de ne pas occulter l’antisémitisme dont nous parlait déjà Ruth Klüger. Une moquerie acerbe sur nos névroses collectives. Par sa polyphonie, il faut se laisser prendre à l’admirable entremêlement des personnages, la satire touche souvent assez juste. Un peu moins dans ce marqueur trop facilement contemporain qu’est la présence de Facebook. Plus pertinent la vision sur la Russie des années 2000. La pauvreté, les ethnies minoritaires et toujours le rapprochement par une valorisation, en dépit de tout, de l’enseignement.

Et l’âme russe qui apparaît, bien sûr, comme une promesse jamais tenue à l’image de cette présence diabolique dont la ruse consiste, c’est bien connu, à croire qu’il n’existe pas. Nous aurons le droit à nos débats dostoïveskiens dans un tramway sur l’essence du Moi. Viktor Viktorovitch Vint, « médium de la connaissance de soi, spécialiste de l’âme russe, psychothérapeute sans permis de port d’armes » est une figure diabolique, un charlatan terrifiant qui nous permettrait d’être exactement ce que nous prétendons être. Derrière un appareil de comédie que ce soit pour Lucia et le récit de ses amours, pour Alexander et celui de son exil, de Moritz et de sa ininterprétable orientation sexuelle, Lucia et l’âme russe laisse, comme en suspens, une possible définition de soi. Apprendre à ne pas y croire comme seule façon de la faire apparaître ?


Un grand merci aux éditions Métaillié

Lucia ou l’âme russe (trad Carole Fily, 297 pages, 21 euros)

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2 commentaires sur « Lucia et l’âme russe Vladimir Vertalib »

  1. Bonjour ! J’ai fini ce roman hier soir et m’apprête à en publier la chronique cette semaine ! Bref tu m’as grillée ! Ceci dit tes commentaires sont tout à fait pertinents ( comme toujours !). Pour ma part, je soulignerai la dinguerie de la dernière partie ( évidemment en référence à Boulgakov), comme si seules les fictions et l’espace théâtral permettaient finalement de se libérer de ses démons ! A bientôt ! Cornelia.

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