La reine des souris Camilla Grudova

Saisissante saisine de soi en ses doublures,masques et autres cauchemars. Brève nouvelle du basculement dans le fantastique, dans les fantasmagories latines, La reine des souris fascine autant qu’il inquiète. Camilla Grudova excelle à rendre compte des glissements de la folie, entre humour et macabre, face à la dévoration de ce qui nous ressemble.

À nouveau, il faut rendre grâce à La Table Ronde de poursuivre la publication de nouvelles. La reine des souris paraît d’une maîtrise toujours parfaitement inquiétante, d’un savoir-faire si maîtrisé qu’il peut laisser le lecteur dans une totale incertitude. Une fois refermé, les interprétations arrivent avec un vrai plaisir. Le fantastique devrait être cela : une sorte d’intranquillité, une mise à la question de notre rationalité. Hisaki Matsuura y parvenait parfaitement dans Le calligraphe. Camilla Grudova nous emporte elle aussi dans les solipsismes d’un moi solitaire, du rapport d’emblée morbide de la narratrice avec la langue.« Le latin m’attirait parce que c’était une langue qui n’appartenait à personne », tous le récit (il ne devrait sans doute pas y en avoir d’autre) serait alors aussi celui de l’appropriation de cette langue, des cauchemars qu’elle fait naître. Nous ne voudrions pas trop en révéler sur l’intrigue de cette nouvelle. Au passage on espère que cette publication permettra la traduction du reste des nouvelles de l’autrice. Pourtant, comme la narratrice il nous faut nous approprier une piste de lecture. Un peu comme dans Cinquante façons de manger son amant d’Amelia Gray, l’histoire d’amour peut s’interpréter comme une dévoration. Le grand intérêt du récit fantastique est d’interroger la normalité de nos jours : on vit tous comme s’ils coulaient de source alors que sans doute ne sont-ils que l’avènement de notre très haute folie.

La narratrice de La reine des souris serait alors diaboliquement peu fiable, dévoratrice. Elle apparaît du moins dans une manière de déporter sur autrui les obsessions dans lesquelles elle se laisse glisser. Elle rencontre Peter, ils aménagent ensemble, vivent de récupération pour ne point dire d’usurpation. La mise en récit de leur vie de couple les projette dans une sorte de réalité parralèle, là où les perpétuelles métamorphoses de l’univers latin imposent leur logique. La narratrice est enceinte, Peter, son compagnon se demande quelle divinité l’a engrossé. Il disparaît, son unique présence sera une carte postale, en latin bien sûr. Après Le maître des illusions de Donna Tartt, l’univers américain développe une étrange fascination pour l’univers forclos des études antiques. En tout cas, La reine des souris est le livre idéal à offrir à tous ceux qui pérorent sur la décadence de la disparition de l’étude du latin. Entretenir la survivance d’une culture revient peu à peu à un culte des morts. Les deux personnages (il faut sans doute admettre qu’ils ne sont qu’un, émanation du cerveau de la narratrice) en développe une curieuse intuition. La narratrice travaille dans un magasin de poupée, monde miniature horrifique comme le montre si bien Claire Messud, Peter lui devient croque-mort. Il ramène, d’après les mots de la narratrice, une jeune morte comme pour tenir compagnie aux jumeaux qui ne vont pas tarder à naître. Mise en abyme avec un humour noir du plus bel effet de ce que serait la littérature : une création gémellaire, toujours peu ou prou cadavérique. La très belle réussite de La reine des souris est de suggérer comment, dans un cauchemar, une image impose une logique de sens. La narratrice se prend en photo avec ses jumeaux: elle a refusé de les nonmer Romulus et Remus, par crainte de se voir transformer en louve. Elle se voit alors devenir loup-garou, dévoratrice de ses propres créatures. Nouvelle image de la littérature où l’obsession se guérit en la transmettant. Vous l’aurez compris : La reine des souris est une nouvelle impressionnante. Saluons à nouveau le très fin travail de traduction de Nicolas Richard.


Un grand merci aux éditions de La Table Ronde pour l’envoi de cette nouvelle.

La reine des souris (trad Nicolas Richard, 43 pages, 5 euros)

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