Contrenarrations John Keene

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Contrenarrations se déploie dans une suite de treize récits indépendants mais d’une inquiétante continuité. John Keene y use d’une écriture d’une infinie variété, d’une beauté toujours captivante, non tant afin de dresser une contre-histoire de l’esclavage mais plutôt, à travers les siècles et des personnages entraînés dans leur magnifique et, souvent, vaine résistance à la servage, narre une histoire de la peur. Un roman d’une profondeur envoûtante.

L’énorme avantage de ce roman d’une très grande maîtrise est de ne jamais se montrer didactique. Sa grandeur tient à sa part d’obscurité : arguer de la difficulté d’en rendre compte paraît dès lors une inévitable facilité. Usons de détours pour se placer ainsi au cœur de cette œuvre majeure. John Keene a l’indéniable talent de rendre compte de la langue de l’oppression. Coetze dans Au cœur de ce pays, dans cette fragmentation d’une parole un peu folle, prophétique et terriffiée, parvenait, de l’autre côté de la barrière – pour ainsi dire – au même résultat.

Contrenarrations, dans son organisation chronologique de ces histoires (l’auteur les appelle ainsi dans ses remerciements, notamment adressés à E.L Doctorow) construit insidieusement la complexité de son propos. En toute fin de roman, la narration devient presque difficile à suivre mais uniquement afin de rendre compte du foisonnement esthétique, d’un désir d’un renouveau formel ayant fortement marqué la tradition de la littérature noire américaine. Il faut le souligner car le reste du roman entraîne sont lecteur dans le plaisir inentamé de se laisser prendre à des histoires toujours captivantes. Beaucoup d’épisodes ont des allures de roman d’aventure. Le lecteur très vite a néanmoins l’impression que le sens de l’agencement de ces récits lui échappe. Contrenarrations se laisse prendre à trois reprises à la nouvelle à chute : l’héritier d’une lignée de colon finit décapité dans une favela, une des sources de la Révolution américaine serait la conduite irrévérencieuse, d’une rébellion engourdie par son aspect licencieuse malgré ses dons, d’un esclave constamment en fuite, Jim l’esclave croisé par Tom Sawyer finit par le recroiser, dans la mire de son fusil lors de la guerre de Sécession. Pirouettes ironiques peut-être un peu faciles mais qui n’enlèvent rien à l’indéniable plaisir de cette lecture toujours intrigante. John Keene ne se laisse pas prendre à ce jeu d’agencement savant et amusé à laquelle Cabré donne ses lettres de noblesse dans Voyage d’hiver sans pour autant se laisser prendre à l’explication rétrospective qui est censée justifier l’absence de singularité d’une écriture laissant mal résonner l’intimité des personnages de 7.

Il convient aussi de faire état de la très grande précision historique dont se joue Contrenarrations. Aucun sommaire rétrospectif pour expliquer au lecteur le contexte, à lui de se débrouiller avec ses propres connaissances qui paraîtront toujours fragmentaires face aux connaissances encyclopédique dont témoigne ici Keene. Jamais romancier à fiche, toujours écrivain dans sa volonté de rendre un rapport particulier à la langue. Ainsi, dans l’étrange histoire de la formation de Notre-Dame-des-douleurs, un couvent poursuivit par une sorte de mauvais sort qui unit tous les récits de la première partie (Contrenarrations, avec un joli jeu graphique sur le contre au sens d’une opposition sportive au discours dominant et dominateur), Keene s’aventure dans la rédaction du journal de Carmel. Esclave soumise à des visions prophétiques, à une magie qui intervient surtout comme une stigmatisation, sa langue est pleine d’approximations, de ce que devrait être le journal. D’ailleurs, pour dresser un lien douteux, Carmel, dans une transe dont Keene suggère l’aspect schizoïde, tente de cartographier son espace mentale comme le théorisait le narrateur menteur du Mal de Montano.

Comme tous les grands romans, Contrenarrations ne cesse de surprendre son lecteur. Jamais Keene ne se montre démonstratif. Sans doute car il ne souhaite en aucun cas écrire une nouvelle dénonciation de l’esclavage pas plus qu’il ne souhaite refaire l’histoire d’une domination. Au risque d’énoncer une nouvelle platitude, une œuvre littéraire doit refléter, à mon sens, un rapport singulier au temps. Contrenarrations y parvient admirablement et justifie ainsi sa construction qui pourrait, sinon, paraître d’une fragmentation artificielle.

J’ai appris qu’il fallait mieux continuer à déphaser le temps. Prendre son battement, le remodeler selon le sien. Être innoportun. Le battement de tambour envoie toujours une lettre dans le futur.

Avec une belle discrétion, Contrenarration parle de littérature, de sa magie, de ses vélléités prophétique. Au fond tous les récits de ce grand roman sont aussi noires « que le moment précédant un cauchemar. ». Tous les personnages de Keene sont hantés d’un don d’un usage malheureux. Qu’importe au fond de savoir si certains, comme Bob Cole, ont existé. Le grand intérêt de ce livre est de montrer les façons dont ses personnages, plutôt mal donc, se débrouille pour lui trouver un exutoire. Bob Cole finit par se noyer, parasiter par les chansons qui le hante, la mémoire excessive d’un jeune homme le conduira à se perdre, par une malveillance humaine, à se perdre en pleins cieux. La magie dont il est question partout dans Contrenarrations n’est jamais une arme efficace, elle propose pourtant une forme de résistance. Le véritable objet dont Keene envisage la survie à travers les âges est la peur et les réactions qu’elle produit. Pour rendre ses récits toujours fascinants, Contrenarrations se sert d’un fantastique où le doute toujours prédomine. Une explication rationnelle, improbable, reste possible. L’intelligence de Keene est alors de souligner la façon dont la domination coloniale a entretenu, sinon créer, cette croyance en la magie. Une contrenarration qui permettrait alors d’échapper aux déterminisme, de rendre à l’imagination les pouvoir de repousser la réalité jusqu’à, qui sait, affirmer : « alors, comme maintenant, nous ne devons jamais les mensonges et les larmes nous dévorer, nous devons dévorer et savourer les années.

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