Le sel Jean-Baptiste Del Amo

sel

Jean-Baptiste del Amo s’impose ici comme un des plus purs stylistes de la langue française. Sa langue tranchante révèle dans Le sel l’isolement en îlot dans lequel confine la famille, ses ressentiments, ses haines mais aussi ses reconstructions et ses reproductions d’un comportement honni. Un roman lumineux, âpre mais qui, par instant, surprend la beauté de nos sensations.

Ceux ayant la bonté de suivre ce carnet de lecture l’ont peut-être constaté. Depuis quelque temps, je me laisse submerger par l’actualité éditoriale. Mes chroniques portent en effet sur des livres majoritairement sortis récemment, reçus en Service de Presse. Une expérience intéressante sur laquelle je reviendrai, peut-être, pour tenter de saisir la portée de lectures strictement contemporaine. Le faire exige un pas de côté. Prendre le temps de se replonger dans des parutions plus anciennes. Façon, peut-être de savoir d’où l’on parle. Ne sombrons pas dans la déploration.

S’étendre plutôt sur un temps un peu plus long. Platitude à rappeler à toutes prétentions critiques : un roman construit une œuvre par ses échos et ses variations de romans en romans. Sans doute faudrait-il avoir lu l’intégralité d’un auteur avant de pouvoir en parler. Savoir, pour le moins, à la fin de chaque roman si on a envie de lire le reste de l’œuvre. On a beau le planqué une note de lecture revient toujours à émettre un jugement, Autant qu’il soit clair. Savoir que Jean-Baptise del Amo continue à polir ses phrases, à tenter de produire une écriture vivante, me rassure sur la vitalité de la littérature française.

Connaître, un tout petit peu, son œuvre et son rapport si fluide à l’écriture semble facilité la parole. La laisser s’emporter dans des jugements à l’emporte-pièce : Le sel serait à mes yeux son roman le plus réussi. Imposture. Disons plutôt le moins déplaisant. Dans cette histoire de famille, Del Amo me paraît faire l’économie de ses afféteries de la transgression. Son goût fécal de la souillure, l’omniprésence de la merde et de la pisse, semble en sourdine par rapport au si oppressant Règne animal. Sa prose s’orne même d’un peu moins de préciosité même si elle est, chez lui, toujours vertigineuse.  Le sel s’orne malgré tout de rares termes rares (zinzolin, sébacée) mais se concentre sur l’intime de sensation.

Jean-Baptise del Amo cependant ne cherche pas à s’affronter au connu. La grande continuité ouverte par son œuvre joue admirablement de ses variations. Pour ceux que j’ai lu (manque encore Pornographia dont le titre m’inquiète s’il n’est une sorte d’hommage à Gombrowicz), chacun de ses romans aborde un univers différent. Sa façon de creuser son sillon est sensiblement différente de celle de Lucarelli. Pourtant, dès les premières phrases de ce roman, on se sait dans un livre de Del Amo malgré une légère disparité stylistique. La phrase de Del Amo, surtout dans Règne animal ou Une éducation libertine se révèle pleine de méandre. Elle procède par accumulation de strates successives de réalités, de mots parfois hélas. À l’évidence chez cet écrivain majeur, sa première propension (mais qu’en sais-je ?) le transporte vers une écriture qui décide de l’histoire. La sonorité dicterait presque, un peu comme dans Chaos de Mathieu Brosseau, le comportement des personnages. Dans Le sel également, Louise, Armand, Albin, Fanny et Jonas sont surtout des créatures des papiers, des fantômes portés par la prose seule. Si savante et, ici, presque concise. Le roman est hanté dans son entier par une conscience réflexive. Mais del Amo a l’intelligence de ne pas en faire un commentaire du roman.

Le monde ne nous apparaît avec clarté qu’à l’instant du sommeil ou aux premières heures du matin, mais toujours quand la conscience est délestée du corps.

Plutôt un de ces « songes approximatifs » où notre conscience au monde s’éveille. Le sel entasse ces instants de basculement. Des îlots de lumière, des îles dans le courant qui serait, selon la très belle citation du journal de Virginia Woolf mise en exergue « la vie elle-même qui s’écoule. » Même si je me promets depuis de très longues années d’affronter son journal, il me semble que le patronage de Woolf expose Le sel à un des reproches que j’adresse à cette grande romancière du flux de conscience : à force de ne pas vouloir les dissocier, les représenter par ce même méandre de monologues intérieurs, les personnages de Virginia Woolf me semble se ressembler, pour ne pas dire se confondre. Sans doute est-ce un biais interprétatif spécieux.

Le destin singularise les personnages du Sel. Albin est un père absent, violent, prisonnier consentant de la reproduction de son père, Fanny, une mère endeuillée prisonnière du désamour maternel, Jonas, enfant choyé qui s’oppose à la violence paternelle est hanté par le fantôme de son amant. Néanmoins, ils se confondent précisément par ces instants de basculements. Dans la continuité de son imaginaire, je ne peine pas à le deviner nourri de Georges Bataille, la sexualité très présente dessine des échos symboliques surtout quand elle est solitaire. Jonas se masturbe dans les roseaux de l’étang de Thau, il luttera ensuite professionnellement pour sa préservation ; Fanny se touche quand elle découvre sa mère sujette à une reviviscence adultérine du désir ; Albin se demande si son rejet de l’homosexualité de Jonas, son frère, ne vient pas de son soupçon sur les relations de son père, Armand, avec les marins si souvent de passage à la maison. L’un, bien sûr, aurait abusé de Fanny et il ne lui en resterait plus que le souvenir d’un rêve pesant.

Une facilité honteuse dans ce résumé qui déconstruit la fluidité de l’intrigue. On passe d’un personnage à l’autre. On revient sur les variations d’interprétation de chaque scène. La famille reste le grand terrain du roman. Peut-être que, dans ce milieu de haine, de ressentiments et d’attachements paradoxaux, la mémoire devient un enjeu de pouvoir. Del Amo parvient parfaitement à en rendre l’oppression, l’inquiétude mais aussi cette incapacité égoïste à échapper à nos représentations égoïstes. Un peu à la manière de Toni Morrisson dans Love, Le sel dresse un magnifique portrait paradoxal d’un absent : cet horrible père qu fut Armand fut aussi un enfant et un amant. Lui qui sait, comme le dit le dernier fragment où s’expriment, brièvement les absents, que les « vivants défigurent la mémoire des morts, jamais ils ne sont plus loin de leur vérité. » Del Amo excelle alors à nous donner à entendre l’impossible émancipation de la haine, le triste miroir dans lequel elle enferme tous ces personnages.

Jonas ne pouvait lui pardonner d’avoir été ce tyran pitoyable, vaincu, même si la haine avait laissé place, le temps aidant, à une pitié amère, à un vaste dédain.

La sexualité elle-même devient alors une évocation sensible. À Sète, superbement décrit à la fois dans l’attachement et le désir de la fuir, la « jouissance à la saveur du sel », celle, inquiète et sauvage, si superbement mise en image dans les films de Guiraudie. Les amours de Jonas forment un climat, l’atmosphère exaltante et sombre de ce qu’il est trop facile d’appeler les années Sida.  Par la description du plaisir rare et ténu de Fanny, par sa France pavillonnaire, enfermée dans une image de maîtrise pour ne pas laisser apparaître l’irréparable d’un deuil si finement compris dans « sa détresse opaque », Le sel nous fait éprouver « avec brutalité le contresens de son existence, l’altération de sa réalité. » La précision de ses évocations, souvent crues, touche à l’intime même. Alors, « l’histoire de cette famille, commune et si particulière, pouvait être, en définitive, l’histoire de tous. » L’image de l’île dans le courant prend tout son sens : nos monologues nous enferment dans une parole à contre-temps. Sans doute faut-il sauver la préciosité et la précarité de nos sensations et de nos sentiments. Se rappeler que la famille, dans son attachante horreur, est une constellation d’îlots à jamais esseulés.

 

 

 

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