Pleines de grâce Gabriela Cabezon Camara

1erGCC

Hagiographie hallucinée, traité mariale plein de musique, de massacres, de dévotions droguées et ferventes, Pleines de grâces sous un air de cumbia dessine une prière queer, une très jolie contre-narration où se devine un autre rapport au divin – l’autre dans sa perte-, une ultime possibilité de communauté. Fantaisiste et érudite, avec tous les travestissements seuls aptes à dire la réalité sociale et sexuelle des bidonvilles argentins, avec ces commentaires seuls capables de corriger ce qui n’est pas – matière première du roman -, la langue de Gabriela Cabezón Cámara fascine dans la pluralité de sa tessiture.

Le premier puissant attrait de ce roman plein de crasses grâces est de rappeler la vertu politique que devrait avoir toute prose réellement novatrice. Une capacité à ne pas se contenter de ce qui est : ici mettre en jeu la réalité devient manière d’appropriation d’un imaginaire constitué par ses mythes dont le primordial serait celui du paradis perdu. L’autrice nous le rappelle avec une concision bien plus frappante : « La littérature n’est pas le jardin de quelques bourgeois blancs hétérosexuels, mais le grand verger de tous. » Qu’on se le dise : Gabriela Cabezón Cámara a l’élégance de ne jamais en faire une leçon de moral dans une littérature édifiante où les bons sentiments confinent à la guimauve de la pudibonderie. Pleines de grâces opère constamment un renversement du discours, une inversion des hiérarchies, une subversion des codes et récits admirablement maîtrisés par l’autrice. L’admission dans son paradis, constitué seulement quand on en est exclu, commence dans le sang. La survie, fut-elle édénique, est-elle autre chose qu’une latence de la culpabilité ? Aujourd’hui (comme hier ?) les manifestations du divin sont marginales, incertaines, possiblement issus d’un dérèglement de tous les sens. Georges Bataille confiait ses exercices spirituels à la contemplation de suppliciés chinois. Dans la distanciation de sa mise en récit, Pleines de grâces sait que le miracle pue la merde et ne se produit que dans une pauvreté christique. S’il peut (doit?) encore perdurer ses manifestations ne peuvent être que dans un détournement : Daniel perçoit l’âme des personnages dans le halo d’épreuves photographiques, Qüity dans ses cuites et Cleo dans une vierge de ciment.

On riait tous. On était Dieu, quelque chose de l’ordre du sacré circulait entre nous. Et ça, tu as peut-être raison, Cleo, mon amour, peut-être que ça c’était la Vierge convertie en air pur. En tous cas, on est parvenus à ce que ça ne sente plus du tout la merde.

La question n’est pas d’y croire, juste d’observer – rieur et empathique – l’impact collectif de cette illusion. « Mystique, extatiques ou ivrognes, comme on veut », l’important est que le langage continue à dire autre chose, à maintenir la possibilité de son dépassement. Une première strate d’interprétation de ce roman très riche, serait que tout discours est adressé à l’absence. On s’en fout de son nom. Cleo discute avec la Vierge, l’autrice laisse des pointillés à la place de ses réponses supposées, Qütiy dialogue avec Cleo peut-être déjà enfuie à Cuba vers une manifestation plus ostentatoire de son dialogue avec la Vierge des Gueux. Au passage, il faut noter que Gabriela Cabezón Cámara s’amuse de ce mythe évangélique très sud-américain de la prophétesse du ghetto dont Necropolis 1209 de Santiago Gamboa donnait déjà une jouissive caricature. On pense ici bien sûr à Contrenarration de John Keene qui montrait la nécessaire créolisation de toutes les magies comme une façon de ne pas croire tout à fait à toutes les manifestations de l’incertitude (le seul nom intéressant de Dieu). Revenons à Pleines de grâces et à ses paradis perdus d’une villa l’autre. L’excellente traduction de Guillaume Contré (comme toujours tant il faut aussi lire celle de Brûlées d’Ariadna Castellarnau) sait laisser entendre que toute l’intrigue se réduit possiblement à une variation sémantique : en Argentine, villa miseria est l’autre nom des bidonvilles. Le lecteur francophone peut alors comprendre l’itinéraire des Qütiy et de Cleo de la villa d’El Poso, en banlieue de Buenos Aires, à une villa retranchée de Miami. Entre les deux, des mythes et des chansons. Des morts aussi comme celui du petit Kevin qui fait de Qüity une pieta trash. Journaliste, elle rentre dans la villa en quête d’un bon sujet, sa piété sera de flinguer, de l’achever (un témoin sert-il à autre chose ?). Elle assiste à la transfiguration de ce bidonville avec celle qui prétend parler à la Vierge Marie.

Cleo s’est mise à mourir d’amour pour mon désir d’amour de ses mots et elle me contait et me chantait ses histoires et ses théories mêmes avec deux braquemarts dans les mains ou en emboutissant les tripes du premier venu à coups de bite. Et personne ne se plaignait car une éjaculation de Cleo c’était un peu comme de l’eau bénite pour tout le monde, par effet de transitivité : ma femme est l’élue de la Vierge.

Elle accédera à la sainteté, pardon à la célébrité. Gabriela Cabezón Cámara illustre alors le récit comme une manière de se faire déposséder de son image. L’appropriation du mythe sait aussi savoir s’en moquer. Un paradis grotesque et sublime, flamboyant et queer. La vierge nouvelle sera trans, sa filiation doit être diagonale, incertaine. Pleines de grâces rappelle d’ailleurs l’insistance biblique sur la femme publique, son rachat de ses péchés, la sainteté en connaissance de cause pour ainsi dire. Cleo est une pute repentie et elle se lance dans la pisciculture. Détournement et travestissement : la bible amalgamée à des paroles de chansons de reggaeton. Allez savoir où se cache le sacré, quelle profane (une rolex peut devenir la base d’une statuaire bling-bling, pardon baroque) servira à le révéler. Un discours pour les dingues, pour ceux qui perçoivent autrement le réel, de la littérature quoi.



Un grand merci aux éditions de L’ogre pour l’envoi de ce roman.

Pleines de Grâces (trad Guillaume Contré, 201 pages, 18 euros) Une version numérique (sans DRM!) est disponible ici.

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