Criquet Andrée Violis

La perte de l’enfance, la capture de ses ultimes enchantements : le refus d’une morne condition féminine dont les tyrannies et empêchements sont finement décrits. La sensualité d’un dernier été insulaire, les jeux que l’on y retrouve plus, l’inquiétude du changement, le refus de ce devenir autre, si tiède, souffrant et bourgeois. Dans la grande pertinence de son regard social, Andrée Viollis montre à quel point refus et reniement servent la naissance d’une sensibilité. Criquet ou la perte qui nous constitue.

Indéniablement, Criquet offre la portée et la colère d’un roman féministe. L’autrice y parvient pourtant à assez habilement contourner les écueils du roman à thèse. Criquet n’est pas seulement l’histoire d’une jeune fille, Camille Dayrolles, qui ne veut pas grandir, accepte difficilement la perte de l’enthousiasme mais veut surtout devenir un garçon pour cesser de subir l’oppression promise à son genre. Certes, Andrée Viollis montre la maladie, la souffrance, les heures perdues dans un ouvrage, les vies gâchées dans la convenance, les existences avortées par les exigences masculines. La force du refus est une évidence dont, sans trêve, se nourrit le roman ; il ne décrit jamais mieux une réalité que pour la réfuter. La partie la plus naïve de moi-même pense que le charme de Criquet ne vient pas de ce ce constat sans appel avec lequel il est impossible de ne pas être d’accord. La libre détermination d’un individu, de ses désirs – ou ici de leur relative absence – n’est pourtant jamais acquis. Je pense que l’attrait puissant de ce roman tient à sa manière de parler en connaissance de cause. Avançons un rapprochement hasardeux, comme le sont toujours ceux chronologiques. On pense ici à Tea Room de Luisa Carnes. Ici, certes la classe ouvrière, boutiquière, est remplacée par celle de la bourgeoisie, par celle qui, aujourd’hui encore, édicte les normes qui nous paralysent. On pense aussi à pas mal de roman des années 30, à leur très forte contestation sociales. Citons, la fantaisie surréaliste en moins, le Babylone de René Crevel et son personnage de jeune fille qui refuse à être ce que l’on veut qu’elle devienne.

Plus tard elle saura que les souvenirs touchent seuls ceux qui les ont éprouvés.

Parole donc en connaissance de cause par la reconnaissance autobiographique. L’imaginaire de Gallimard a décidé de modifier un peu sa ligne éditoriale, de nous faire redécouvrir (par deux préfaces de deux femmes) des sensibilités féminines un peu oubliées. On est ravi de découvrir Andrée Viollis, militante et journaliste qui ici trouve à exprimer une conscience pointue. Itinéraire d’une antifasciste, on pourrait d’ailleurs l’associer, dans la force de son refus à Édith Thomas et à son très fort Jeu d’échecs. On lit alors dans Criquet un monde aboli, délicieux dans tout ce qu’il avait d’irrespirable. À ce titre la première partie du roman est saturée d’impression, de cette mélancolie douce-amère de leur perte. Sans doute le savez-vous (surtout à quelques jours de la retrouver), je suis sensible aux imaginaires de l’île. Criquet retrouve ses criques, ses flaques et ses sauts, ses flèches et ses jeux. La vie dans tout ce à quoi on ne parvient plus tout à fait à croire, l’enfance dans ses exaltations et attentes. Le paysage de l’île Aulivain, sa flore et ses senteurs : le dernier été. Criquet s’y accroche, ressent – début de la fin – la nécessité de se souvenir. Andrée Viollis fait merveille dans ses évocations, dans l’exact poids des souvenirs prêtés à son héroïne. On le touche du doigt comme un monde qui nous est refusé. On sent l’horreur de ses déterminations, on s’interroge sur celles qui aujourd’hui perdurent. Une sorte de beauté désenchantée, une issue ambiguë à la fatalité comme celle proposée par le dénouement. Une bien belle découverte.


Merci à l’Imaginaire Gallimard.

Criquet (251 pages, 10 euros 50)

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