La maison muette John Burnside

À l’origine du langage dans une quête démoniaque, cachée sous les justifications de la science, les masques de la parole. Jouant très habilement, entraînant le lecteur dans la grande perversité de son personnage, La maison muette est un « roman en chambre », le confinement dans la réflexion d’un être perdu dans ses souvenirs, dans le poids exact aussi de ses sensations. Avec son écriture d’une grande sensibilité, sa capacité à saisir la fugace poésie des saisons, les spectres qui nous hantent, la sourde inquiétude au centre de notre désir de mystère, à l’âme de ce prurit d’interprétation, source qui sait du langage.

Si vous suivez ce carnet de lecteur, vous connaissez toute ma dilection pour John Burnside. J’espère, lecteur, que toi aussi tu connais de ces engouements qui te poussent à vouloir épuiser l’intégralité de l’œuvre d’un auteur. Alors, après L’été des noyés, Scintillation, Les empreintes du diable et Le bruit du dégel, je suis très content de découvrir La maison muette. Expérience commune mais toujours singulière que de découvrir a posteriori le premier roman d’un auteur apprécié. Façon sans doute de renverser cette croyance que le premier livre contiendrait en gemme tous les suivants. Certes, nous avons, comme dans tous les romans de Burnside, un récit qui se déroule en marge du monde, pour ne point dire dans la solitude des sensations. Toujours, cependant, l’auteur nous entraîne dans un univers singulier, une autre appréhension des fantômes et des disparus. Une écriture d’une précision poétique qui orne de beauté tout le terrible des expériences de ses personnages. Au fond, nous ne sommes pas s de lire un récit quasi horrifique, de trouver sous la plume de Burnside une rare empathie. Un peu plus que ce soit pour une ordure. Ce serait l’intérêt le plus anecdotique de La maison muette : on s’attache à ce Luke, aux justifications, froides et hautaines, derrière lesquelles il planque sa folie et surtout ses traductions factuelles. On glisse insidieusement dans l’obscénité des manipulations du narrateur. « Dans toutes les enquêtes, le véritable détective n’est autre que le suspect.» Assez éprouvant, il faut bien le dire, de se laisser embarquer dans les saloperies du personnage. Un vrai malaise de voyeur. Dans son intérêt, déjà passablement malsain, pour le langage, pour la possibilité de découvrir l’âme qui y résiderait, le narrateur s’intéresse à un enfant qui n’a pas accès au langage. Impénétrable mystère : « Si je m’autorise à expérimenter pleinement ce monde, je constate qu’il n’en existe aucune description. » Derrière le langage se tapit les pulsions primaires. Des scènes de viols subreptices, une sorte d’abus, de désir de domination, de la mère de ce garçon handicapé. Ce sera sans doute le premier miracle de la prose de Burnside : sans jugement, nous faire comprendre l’intenable de la situation. On entend, à demi-mot à quel point le narrateur s’avère un psychopathe, au sens clinique : un être incapable de percevoir les sentiments des autres. Comme il le dira à propos d’un personnage d’une histoire d’enfance : « Les gens commençaient à le considérer comme un monstre, mais à ses yeux, eux n’étaient guère que des spectres. » Des histoires de fantômes chez Burnside, nous voilà guère étonnés. On peut alors trouver l’autre intérêt insidieux de cette manière dont La maison muette nous capture dans sa fascination pour le Mal à l’état brut : l’ombre du social. Pas une once de discours sociologique, juste une compréhension suggérée par l’auteur. Le narrateur est aisé, désœuvré, dans l’irréalité solitaire d’un indéniable confort matériel. Il use et abuse de la pauvreté alentour et de son incompréhension. Lilian est dépassée, un peu paumée. Il trouvera plus égarée pour mettre son plan en œuvre. Il veut, précisons-le, voir si le langage vient de l’âme, se développerait lui-même. Il va donc, on vous aura prévenu, enfermer des jumeaux dans une cave. Pour ce faire, il recueille Karen, une jeune fille muette à la dérive qu’il engrosse, tue aussi dans son accouchement sauvage. On vous aura prévenu.

Le monde tel que je l’expérimentais n’avait rien de mystique ; le surnaturel n’existait pas, pourtant quelque chose de mystérieux était en œuvre, une force que l’on pouvait identifier et avec laquelle je me sentais de négocier.

Âmes sensibles, ne pas s’abstenir. Toute la très grande ambivalence de ce roman est d’être constamment beau. Comme si les monstres, c’est le plus difficile à admettre, avaient eux aussi un sens développé de l’esthétique. Comme le dit le narrateur, après un meurtre faut pas pousser, « une vague d’émotion m’envahit, un mélange de joie et de regret, un sens aigu de la beauté et de la fragilité du monde. » Ce que suggère Burnside c’est que le langage existe pour convoquer les spectres du passé. Ou comment, le narrateur, tente de nous expliquer comment il se retrouve pris « dans les rets d’une certaine vision du monde : une attente, une peur secrète. » L’amalgame des souvenirs d’enfance et de la sensation des saisons. Une enfance à l’écart, jamais très loin chez Burnside du conte de fée. Une grande précision, un sens poétique de l’image toujours très frappante. L’ombre du père d’abord. Sans doute la seule figure vaguement raisonnable, effacée donc. Un attachement au matériel comme preuve d’affection. Un contrepoids aussi au lien très fort, de plus en plus malsain va sans dire, avec mère. On touche tout ceci par le mot précis, la fleur qu’il convient, la neige et la pluie pour confirmer cette coupure.

On aurait dit que c’était moi qui ne pouvais parler, que pour moi, le monde n’était qu’un fouillis de significations et inquiétantes… et j’en vins alors à me dire que c’était moi qu’on avait enfermé dans la Maison muette.

Au-delà de la crasse, peut-être justement par le mensonge, le narrateur développe une folle réflexion sur le langage, sur son aptitude non pas à le décrypter, mais à en entretenir le mystère fondamentale, l’attente. L’espoir, un pur projet. Ce sera d’ailleurs, dans l’ignominie, les derniers mots du livre. Une des questions serait de savoir si le langage peut-être autre chose qu’une construction sociale. Les jumeaux enfermés par le narrateur développe une sorte de chant, un babillage dans lequel il veut à toute force découvrir un sens. Ou plus exactement, un marqueur de sa présence. « On parle pour s’imposer des limites, pour circonscrire le monde dans un cadre étroit. », pour se prouver surtout que l’on existe. En deçà du langage reste une peur, une violence incontrôlée, indéchiffrable. Burnside réfléchit dès son premier roman à ses limites, à ses fondements. Il impose une autre réponse, malgré tout la langue sert à se comprendre, à dire le plus exactement possible ses sentiments.

4 commentaires sur « La maison muette John Burnside »

  1. Je viens de le relire Impressionnant. On est happé, soulevé, vampirisé par cette prose magnifique, où je retrouve la même précision machiavélique que chez Edgar Poe. On est immergé dans la conscience d’un pervers – d’un fou -, dans son délire et ce qu’il a d’implacable, qui fascine, et qui fait peur. Le chapitre des jumeaux est à cet égard exemplaire, dont le chant à la fois sauvage et doux est d’une beauté et d’une violence inouïes.

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