D’un carnet d’écrivant

Situer son style, sa cible, fixer son souffle qui imposera son rythme. Reprendre alors les notes transitoires, jetées au hasard. Y adjoindre des bouts de récits, des fragments d’un travail en cours.

Voilà que l’on pense à une nouvelle forme d’effacement quotidien : une sorte de journal faussé : publié chaque jour, sur un article déjà existant, quasiment invisible donc, une sorte de résumé, de découpe de réflexions, de bribes de pensées dont la reprise se ferait un peu par hasard, dans le désordre d’un découpage nouveau. Le tout ne tiendrait que par un inconsistant temps de latence.

La question de l’intrusion, le parasitage peut-être même de la parole critique, de cette volonté de savoir très exactement ce que veulent dire nos textes. La chance de la séparation, le changement de support. L’idée aussi du brouillon, de l’essai, du texte rendu à son transitoire, possiblement toujours repris ailleurs, autre part. La volonté malgré tout d’y croire, tenter autre chose, s’affranchir des attentes présupposés. Interroger surtout ainsi le rapport à soi. Publier un livre ou la minuscule satisfaction d’égo. Ma question reste de savoir pourquoi ne pas se livrer à la dispersion, oubli et appropriation. Peut-être est-ce cela la bienveillance. Écrire sur ce qui n’est pas soi, dépassé toujours ce sur quoi l’on pensait se focaliser, laisser altérer le sujet comme seule forme de ce sans-soi ici recherché

Devenir narrateur, serait-ce sans cesse mettre entre parenthèse tous commentaire.

Et tu ne parviens à croire que la vie t’impose ses démentis, te confrontes à un visage, concret, quotidien et partagé, de ce vide que tu te distrais à ausculter, à occulter. Confinement, vide, virus et pandémie : toujours décevant cette projection dans une fin du monde. Surtout quand elle t’invite à admettre que le vrai vide est celui dont tu recouvres tes paisibles angoisses, le silence dont tu recouvres ce qu’elles ont de strictement, tristement, personnelle.

L’écrit sans dépassement, confiné dans l’illusion référentielle, ne t’intéresse pas. Amalgame espéré du tu et du nous : projection dans cet autrui jamais aussi proche que lorsque le quotidien déraille.

Rattraper de plein fouet par l’indécence de la virtualité, ce vide numérique où tu déploies ton effacement. Une réalité curieusement décorporalisée. Des contacts, bien plus que d’habitude, par vidéo. Une absence de réalité qui te rattrape. La mort est cachée, une bataille de chiffre que rien ne vient attester. Encore étrangement lointaine. À l’image de ta vie : tu parviens toujours à te croire assez peu concerné. Le vide c’est cette passion (douloureuse et inutile comme dirait Sartre) pour l’interférence. La réalité comme un report, un discours rapporté, une distanciation. Plus même dans cette attente d’un réel dont la menace, explicite mais encore lointaine, pèse trop pour être obscurément espérer. Des joies suppliciantes ? En cette période.

Approche plutôt de la réalité par ce qui la modèle. Économie à la con : la réalité serait une courbe : le virus serait vérité dans son pic, dans la crise qu’il va susciter. Dans ce moment surtout obstinément incapable de penser autrement.

Peut-être que ça vaut mieux qu’un regard dépréciateur sur ce qui, sur les réseaux modèle, les discours sur cet enfermement. Journal d’un confinement : uniformité d’apparence de la parole. Signe d’un retour à soi seulement sous une menace collective.

Parler de soi (mais qui le voudrait ?) reviendrait à cerner ce qui te concerne. Détacher tout ce qui ne te touche pas. Heureuse distanciation dans sa sagesse par défaut.

Il te reste alors un temps suspendu, intransitif, un désœuvrement qui serait une des incarnations possibles de cette expectative, cette forme sous laquelle le vide te heurte. La littérature serait alors moins ce qui reste – revenants et ombres, dialogues avec les morts – que ce qui se détache.

Le roman, au risque de te répéter, à rebours d’une prose poétique, d’une pensée du fragment. Le roman c’est ce qui revient dans le détachement. Un attachement de ta part, un peu naïf à la continuité narrative, entretenu précisément parce que tu sais que la fin du livre, l’abandon de son univers un peu trop logique, te laissera face à un nouveau fantôme, face à une nouvelle croyance à laquelle tu t’es laissé prendre sans vraiment – ou plutôt pour ne pas vraiment – y croire.

Un exemple pour éclairer ton propos sans contour : à la fin Marcel écrit un livre. On s’en fout. Pas tant que ça. On se laisse toujours rattrapé par les formes connues. On comprend que ce que l’on connaît ; on lit vraiment – au sens : on lie – que ce dans quoi on voudrait être reconnu.

Le virus et son confinement laisserait redevenir cette élégance d’un proustien temps perdu. Tu es loin dans être sûr tant ce qui tu reviens est une inquiétude sans personna. Sans masque ni figuration. Une sorte de vide qui attend une figuration. Une de tes croyances les plus fermement marquées : tu n’envisages pas la création sans une part d’absence à toi. Tout devrait s’y mettre en place, en forme, sans toi. Cette passivité, cette croyance désespérée en une inspiration extérieure, le roman en rend si douloureusement compte.

Une façon d’apprendre, sans jamais définitivement l’admettre, que les événements extérieurs adviennent dans leur déception. Des conditions a priori parfaites, il ne t’en reste que le désir de t’en échapper. Quand tu t’en détaches, t’en remets au fait que le présent partagé (facilement communicable, évident dans sa minoration, limpide pour l’autre dans sa recherche du plus petit dénominateur commun) te concerne et t’intéresse seulement dans tout ce qui s’en détache. Tout ce qui pourrait en inventer une autre fiction. Une forme, un récit, dont ce qui t’appartiendrait est ce qui s’efface, ce qui est dépassé par le personnage. L’épreuve dont il conservera une impossible nostalgie.

Alors, ce qui pourrait empêcher de penser le confinement serait cette incapacité non tant à se projeter dans sa fin mais cet espoir – par avance déçu – qu’il ne serait pas possible de le penser sans ce difficile détachement des formes connues. La fiction c’est jouer avec la croyance que rien ne sera plus jamais comme avant. Peut-être est-ce d’ailleurs la forme la plus évidente dont se débattre avec cet inédit qui a déjà eu lieu, avec ce singulier si commun, avec lesquels nous affrontons nos existences.

Le roman ou l’incarnation du plafond de verre de cette croyance – nécessaire utopie – que rien ne redeviendra comme avant. Le roman sait qu’on passe outre, on s’aveugle, on continue. Mais, protéiforme, le roman s’amuse de cette fatalité. Rien n’est aussi simple : ses personnages composent avec l’effondrement que représente chaque moment historique ; cependant ses auteurs composent des formes nouvelles après chaque trauma collectif. Pas certain que l’histoire se répète, tu peux alors confier cette croyance. La fin du roman a toujours été des plus prometteuses. Joyce, Broch, Hann, Musil après la première guerre mondiale ont donné une forme définitive à la défiance du langage dans l’exaltation de ses épiphanies. Cayrol, Blanchot, Simon ont illuminé la certitude de ne pouvoir plus écrire de poèmes après Auschwitz pour donner une forme terminale à ce qui ne sera sans doute pas les ultimes stases du roman.

Une de tes croyances dont tu voudrais ici te défaire (mais sans doute est-ce trop emprunté la forme proustienne du roman de l’artiste) est celle-ci, juste assez honteuse pour que son aveu semble trouver sa place : il te faut te détacher de cette impression d’avoir grandi à l’ombre de ces grands noms. Planque pour ta paresse. La catastrophe n’a peut-être rien à décider. Tout reste encore en jeu. À nous de décider ce que nous voulons en faire.

Modestement (on sait ce que ça veut dire) continuer à proposer un autre rapport à la réalité. Variation, reprise, refus ou peut-être prolifération. Le roman c’est l’éclectisme, la possibilité de la contradiction, la pluralité des mondes dans un seul tome. La polyphonie c’est déjà ça : le tout est de ne pas répéter l’affrontement et la reconnaissance des mêmes voix. La ressemblance des débats ne sied pas à la pluralité du vide ici ausculté.

(Spectre autistique)

Le confinement : le moment de la mise à la question de ce qui t’alimente. Une mise à la question de la matérialité de l’apport extérieur. Pour mieux s’en détacher, tu émets un jugement social sur un comportement global dont plus encore aujourd’hui tu ignores tout : une société où le spectre autistique menace. À mots compter, prendre garde de crasse que peut véhiculer une métaphore. Comme pour le confinement, il est une obscène facilité à s’emparer de la maladie. Pas moins facile d’en faire l’incarnation de ce qui absolument ne te concerne pas. Spectre autistique pourtant. L’extérieur ou ce surplus de stimuli que l’on croit trop maîtriser, canaliser.

Moment de retrait, faux détachement donc par lequel se définirait la persona qui te parle, pour une mémoire des lectures comme seule façon de fixer le surplus d’informations du moment. Mais une mémoire des mots, souvenirs d’expression, d’appropriation d’une langue de l’autre, tension surtout vers ce qu’elle pourrait dire d’autres, déplier un autre sens et non reprendre des formules énoncées par cet autre toi-même qui s’exprime, au hasard, d’un seul jet toujours, sur un autre support. Que la reprise soit une déprise, pas une suture pour une expression cohérente. Oserais-tu t’auto-citer ? Sans doute si c’est pour déjouer le sillon d’un autoportrait univoque. Maigre résidu, filtration et décantation. Hasardeuse plus qu’artisanale.

Toute pensée est un sursaut du vide : sans surplomb la sensation. Il te faudrait, tel un emprunt à Pessoa, penser ce fugitif, situer ce mouvement. Ce filtre plutôt, interstice de vide que tu acceptes de couvrir. Façon de départir des images entendues, tristement efficace : un homme à sa fenêtre, le soleil et l’absence de trafic : il ne se passe rien et tu ne sais t’en réjouir. Tant que tu sais que ce n’est pas exactement ça, tu es dans l’intranquille inachèvement de la pensée, sa poursuite que tu ne saurais qualifier de malheureuse.

Action restreinte, maintenant. Face à ce diktat de l’époque, forcément tu veux autres choses. Penser serait alors dire autre chose, toujours : le vide, le vrai, celui enfin retrouvé, serait le monologue intérieur. Virtuel stream of conscienness auquel tu peux t’abandonner en te détachant. Sa sincérité serait d’atteindre à l’impensé. S’emparer, toute honte bue, de la métaphore du spectre autistique pour laisser entendre que toute pensée est un vide précisément par son perpétuel déplacement de sens. Rien d’autre, qui sait, que la figuration d’une sensation.

Des instants d’illumination, de saisine : la sémantique insiste suffisamment sur le ravissement de soi qui préside à la sensation. Intermittences et éclaircies : il faudrait des instantanées, des surgissements de pleins qui sont, sans doute, le visage le plus attentif du vide.

Une sorte de post-surréalisme saturé de sensation. Par trop plein, excès et absence de filtre, par redites, reprises, rhizomes hypertextes, altération au fond tu vises un dépassement de la contradiction. Tu te définis par ce qui se détache de toi, tous ces lambeaux de sensibilité comme autant de bribes d’appréhension du monde. À toute force, tu veux y voir une once d’outre-monde qui outre-passe l’air du temps. L’ambition de dire le présent, tu le sais, c’est aussi se prétendre intempestif : le contre-temps te paraît un des plus viables marqueurs d’époque.

Prétentieux écart à ce jeu de références communes dans laquelle tout moment historique a posteriori semble s’imiter lui-même. Obsolescence programmée, même les idées sont datées. Autant en accentuer les reprises. Post-surréalisme : façon d’examiner – sans te définir ni inventer école ou courant – les fantômes de cette accroche au vide de l’individualité, à ses hasards-objectifs où le Moi subsiste.

Le roman, objet le moins surréaliste qui soi, reste le sujet critique (aussi dans son sens le plus clinique) d’une vaniteuse reconfiguration du moi haïssable. En France, dans sa version la plus représentée, la plus vendue, l’auteur y impose un Moi transparent, univoque, assumé et continu. Détestable. Au fond de son âge ce truisme littéraire sait s’amuser de lui-même, de son inverse aussi. Les refuges de l’obscurité, d’un soi qui se cache parfois tu sembles en avoir soupér. Et pourtant…

Désorienté comme jamais, comme en charge d’une angoisse où tu ne peux rien attacher de personnelle. Toujours une manière de comédie pour laquelle la distanciation critique tiendrait à une immense lassitude. Un flottement dans la fatigue, une sorte de temps trop long dont tu ne sais rien faire. Même pas te demander s’il conviendrait d’en faire quelque-chose. Laisser passer les instants plutôt que de tenter de les occuper comme disait l’autre.

Ça continue autrement, en pire il faut te retenir de le penser.

La vie tient à la passion qu’on y met.

La vie jamais mieux saisie que dans tout ce qu’on fait pour éviter de s’y lancer. Et si c’était cela, le suspens de l’écriture ?

Hors de soi, le monde. Continuer à croire que la parole (son étrange retrait du moins que serait l’écriture) soit performative. Une sorte d’engagement.  Tous carnets et tout journal reposent sur ce principe : ce que l’on y écrit va ainsi devenir loi d’airain, axiome moral dont on ne pourra se défaire. Il s’agirait de ceci : une manière de réflexion pratique sur l’influence de la vie numérique. Elle me semble (pas si différente en cela de celle que, par contraste, on pourrait nommer vie réelle) marquée par un désir de retrait. En cotoyer un tant soit peu la violence, la frustration et ce ressentiment des vies qui un peu trop s’y exposent, donne envie de s’en absenter. La ritournelle me revient un peu trop régulièrement c’est dernier temps. Une sorte d’essai : moins s’y montrer pour écrire non davantage (les réseaux fonctionnent sur une exigence de mesure, chiffrer la réussite, jalouser celle à laquelle on ne parvient jamais tout  à fait) mais mieux. Plus en retrait, plus au contact avec l’ennui, l’ailleurs, l’attente. Jeu de révélations un peu idiotes : la prémonition morale, la lassante aspiration du journal à sans cesse répéter « je ne dois plus faire ceci ou cela » tient à ce qu’on ne saurait se définir uniquement négativement. Nous ne sommes pas par notre retrait au monde mais par les projet que l’on y fomente. L’engagement de l’écriture serait d’en parler pour donner une réalité à ce qui, dans mon esprit, est loin d’être intangible. En attente peut-être d’une forme. Je vous en reparle, très bientôt.

Cachons un peu ce qui s’apparente à un billet d’humeur. Une occasion aussi de revenir à ce carnet d’écrivant quand je reçois un mail concernant le manuscrit de mon premier roman dont, à ce jour, personne ne veut. On s’y fait, on passe à autre chose. Expérience enrichissante dont il ne faut cependant pas taire les blessures. Donc un mail ce matin d’une très petite structure d’édition qui s’était fait connaître comme audacieuse, comme envoyant des lettres ouvertes à quelques auteurs présents sur internet. Pas de nom mais ceux qui reconnaîtront celui de cette célèbre figure de style (« un veuf en or avec une montre en deuil » pour citer Prévert) la trouveront. Mon manuscrit de L’hypothèse Mélancolique avait retenu leur attention, ils me demandaient pour une publication uniquement numérique de procéder seule à toutes les corrections. Ni les moyens, ni le temps, ni les capacités de le faire. Lettre morte. Plus de deux ans après ils reviennent vers moi pour me proposer de payer à mes frais (250 euros ce qui d’ailleurs me semble un prix assez bas) un correcteur pro et d’ensuite d’éditer (bien grand mot puisqu’il s’agira d’un pdf distribué gratuitement) mon texte. Un peu de tristesse de voir ce qui était, a priori, un joli projet éditorial versé dans le mercantilisme, perdre toute ligne pour une sélection par le fric. Se vanter, qui pis est, de servir de tremplin puisque l’auteur dispose encore de ces droits sur un texte sans éditeur. Il faudrait être plus exact : se fond de tristesse vient surtout de cette propension à abuser de l’aspiration artistique, à se nourrir sur ceux qui ne parviennent à se faire publier. Une façon de vous renvoyer à la gueule la question que je me pose à chaque instant : mes élucubrations valent-elles d’être publiées ? Si oui, il me semble que l’éditeur doive en accepter le risque et le travail inhérent. Occasion alors de souligner – dans mon souhait d’éviter à tout prix l’aigreur – le plaisir pris à travailler avec le collectif Abrüpt pour mon Crevel, cénotaphe : une relecture sensible, une vraie discussion sur votre texte par quelqu’un l’ayant lu et parfaitement compris. Peut-être la seule justification  à se faire publier.

Encore rattrapé par l’impression de ne plus savoir où je vais. La pensée qu’il faudrait suspendre l’écrit à ce doute. À cette pluralité de sens : au fond saisir avant tout ce basculement, plus superficiellement s’arrêter quand je ne vois plus la scène. À moins de savoir couper ce superflu, après. Des chapitres un peu courts comme une astreinte à la chute. Ils portent plutôt l’exigence (plutôt son souvenir tant je peine à y croire vraiment) d’une écriture de l’excitation. De la vie sans frustration mais avec ce frémissement. Transmettre ce semblant de plaisir de l’écriture. Rien d’autres ?

Sous influence. Reprendre un roman et songer que l’écoute de ma voix propre serait comme parasité par mes perpétuelles lectures. Il faudrait atteindre à une sorte de solitude essentielle, un endroit où seule soi s’exprimerait.  Y croire en quelque sorte comme à une illusion perdue. Entretenir plutôt mélange et confusion. Si certaines lectures transparaissent dans ma façon d’écrire, la seule façon d’effacer cette influence serait peut-être de passer rapidement à une autre imprégnation. D’ailleurs, on ne décide jamais totalement de ce qui restera, des dépouilles de soi qui resteront et exprimeront une certaine continuité. Croyance malgré tout que la seule affirmation de soi possible est de perdurer dans ses erreurs.

Restaurer une certaine qualité de silence et d’effacement. Celle qui laisse entendre que nos pensées ne nous appartiennent pas, que leur expression se révèle, à l’usage, aussi fragile que délicat. Persévérer.

Des curiosités transitoires : de celles entrevues au détour d’une phrase et auxquelles je me surprends à m’attacher, momentanément. Foin du réalisme. Après Solidarité insulaire et Après se surprendre à interroger ce mimétisme merdique qui consisterait à rabaisser l’écriture à l’imitation d’une façon de penser, à un parler prétendument populaire. Dans mes propos (quelle prétention d’écrire cette phrase !), je me concentre (pas nécessairement volontairement) dans une plongée dans les monologues intérieures. Pas envie (pas la capacité ?) de prêter à chacun de mes personnages une façon de parler qui lui soit propre. Plutôt les doter d’une appréhension panique, celle regroupée sous le terme de viduité. La croyance peut-être que notre conception du monde, toujours d’abord verbale, se laisse porter par la sonorité des mots. Ou sans doute plutôt l’espoir de ne pas rendre compte d’un état de fait (les gens n’ont pas de pensées aussi complexes) mais d’écrire pour transformer la réalité. On veut davantage de voix du dedans ! La réalité telle qu’elle devrait être, aurait pu être, non comme une donnée statistique, une fatalité qu’il faudrait enregistrer sans rien en modifier. Notons qu’il s’agit sans doute d’une façon de prendre date, de s’inscrire en faux dans un contemporain où le mensonge règne comme forme de gouvernement : imposé une réalité sans échappatoire sera le thème de ma nouvelle suivante.

On pourrait alors céder à l’indignation anecdotique tant le journal reste, en quête de soi pourtant, un genre imitatif. On chercherait à y vendre l’acuité d’un regard sans concession sur l’époque et ses dérives. On pourrait, tout aussi bien, préférer conserver ce genre de petits faits vrais comme instants de bascules dans une fiction ou une nouvelle, une sorte de référencement à un réel assuré ou presque. Placer donc ces deux faits qui suscite en moi une indignation amusée, un témoignage de mes pérégrinations en vélo. D’abord une domestication de la domination : comme moi, sans doute avez vous vu cette nouvelle tendance de promener des chats en laisse. Maîtrise de l’animal, une sorte d’horreur. Accompagner sa vie de celle d’un chat, ne serait-ce pas plutôt accepter son regard dédaigneux, son indifférence sommeillante et inquiète, bref un peu de cette acuité dont je me sert pour rendre l’absence et son Après Sans autre lien que de se situer sur les mêmes parcours, précisément car le printemps invalide cette éclairage, vous avez sans doute assister à cette « tendance » d’aller courir de nuit, à la lampe frontale. Suis-je le seul à m’être dit qu’il faudrait envoyer tous ces obsédés de l’apparence, de la maîtrise corporelle à la mine. Individualisme conquérant d’une vaine maîtrise. On conclurait alors sur une préférence pour une expression romanesque de ce type d’indignations tant je suis certain, au fond, qu’elles ne m’appartiennent pas, que les exprimer revient à les défausser sur un personnage. Mettons que ce soit, pour aujourd’hui, sur un moi diariste.

Des curiosités statistiques : avec une certaine satisfaction avoir mené à bout la publication de ma première nouvelle Solidarité insulaire. La seconde est prête et sera publié au même rythme. On pourrait y voir une certaine réussite si, aussitôt, je ne me retrouvais pas rattrapé par l’angoisse du chiffre. Un peu facile d’y voir le stigmate d’une époque. Incarnation pourtant indéniable d’une vision économique : le gagnant prend tout ; plus vous êtes vus et plus vous serez lu. On pourrait aussi prendre le souci à l’exact inverse. Une cinquantaine de lecteurs par épisode voilà qui n’est pas trop mal, correspond à peu près à un score médian pour l’un de mes articles critiques. Se demander aussi à quelle satisfaction d’égo répond le besoin de se publier. On a déjà répondu, dans toute notre prétention : une forme particulière d’effacement. N’en reste pas moins une sorte d’inquiétude face, disons, à une déperdition de lecteurs. Question d’époque que cette attrait de la nouveauté. Pauvre de nous que de nous laisser prendre à penser aussi facilement le contemporain. Pourtant, s’assurer du support. Au fond, internet ne goûte guère la longueur, aime l’image… Là encore, sans doute est-ce une facilité. Façon de ne pas mettre en cause la qualité de ma prose. Rappeler que sur ce laboratoire, elle est avant tout à l’essai.

On pourrait alors justifier ainsi le projet : il est des écrivains insulaires, de ceux qui savent et souhaitent créer des espaces autonomes. Pensons ici à Lutz Seiler, Roy Jacobsen ou encore, sur une toute autre dimension, Crevel. En réaction à peine différenciée à l’époque donc, je crois que je voulais surtout poser la possibilité d’un sentiment commun, exprimer la certitude qu’il part d’un vide intime.

De la difficulté, de la simplicité. De par mon parcours (ce n’est pas l’endroit d’en parler à moins que cela ne soit encore une question de temps), la crainte de la complexité d’une écriture qui virerait à l’hermétisme ou au pédantisme continue à me hanter. Pourtant, pas tout à fait abandonner la possibilité évocatoire de la prose, qu’elle dise autre chose que ce que l’auteur voulait y mettre. Disons la nécessité de la soumettre à une interprétation dont les écarts, voire les contre-sens, ne sont pas sans une certaine beauté. Un certain refus d’évoquer le contexte, de préciser l’endroit où s’inscrit ma pensée que le support rend passagère, effacée peut-être même. Tension ici vers la généralité : ne pas parler que de mon quotidien, de mon interrogation pour savoir si je dois ajouter à mon évocation de Crevel des courtes présentations de ces romans. On voudrait plus de musique, des images en suspension. Prétention. On voudrait, prétention encore plus grande, être simple et en même temps plein d’ironie pour le clown qui en nous parle.

Quoiqu’il arrive commencer sa journée par quelques lignes. Peut-être est-ce cela le contact intérieur. Prétentieux sans doute. Pour approcher la viduité, cette appréhension pleine de vertiges du vide, il faudrait pourtant en contenter la temporalité. Hasard, prémonition et rétrospection, un temps comme fondu. Je ne sais si la physique quantique va nous contraindre à envisager d’une façon nouvelle  une non-linéarité de nos souvenirs. Il me semble que cette invention de soi, cette façon de ce réinvisager au jour le jour, n’a pas tant besoin que ça de discours d’accompagnement. Une expérience banale de hasard-objectif si bien mis en lumière par les surréalistes. Publié en épisode une nouvelle sur la tempête écrite bien avant que la météo fournisse presque une raison de publier ce texte maintenant. Souligner au passage à quel point cette publication réveille mes surveillances statistiques. Un lectorat pas si négligeable. L’autre concordance d’une vide d’une appréhension du temps avouons hésiter d’avantage à la confier ici. Se le permettre uniquement dans ce texte, manière de journal, perdu dans la masse. Une forme d’anonymat dans l’accumulation de trace. Disons donc ceci : retravailler un texte, la mémoire d’une lecture de Crevel comme un retour sur un passé que j’espère dépassé précisément en n’en évoquant ses fantômes. D’ailleurs la démarche que j’aborde dans l’écriture de ma seconde nouvelle…

Reprendre au jour le jour l’indispensable accompagnement de l’écriture. Pas un jour sans une ligne. Certes, mais alors comme hors de soi. Avec un propos et une destination. La critique est un miroir sans doute suffisant. Il lui manque indéniablement un élément. Disons que voilà ce que je poursuis sous le terme de viduité : un sentiment (qui ne correspond pas forcément à un état factuel) de vide et de disponibilité. Imminence et basculement au centre de ce qui continue à me captiver dans la littérature. Depuis deux semaines, j’en propose pourtant un aperçu personnelle (il faudrait sans doute mettre ce terme entre guillemets tant ce qui vient de soi est une importune illusion) dans une forme qui serait (dans l’idée plutôt que dans un résultat dont je ne saurais juger) une conciliation de mes goûts. On commence donc avec une nouvelle intitulé Solidarité insulaireForme assez classique renforcée par une parution en feuilleton mais toujours avec l’idée de cette poursuite d’une vide et, sous des traits générique, une description détournée de ce qui reste un lieu mien. Dans l’espoir que cela confère un certaine nécessité au texte.

Mal se voir, encore, dans une critique acerbe. Facile dénigrement peut-être, once de jalousie sans doute aussi. Mais continuer à apprendre malgré tout : un exercice de style en tension vers celui de la pensée. Une ébauche de globalisation que, par paresse, il est facile de penser croire nécessairement échapper. On pourrait l’esquisser ainsi. Décrypter l’œuvre d’autrui pour situer, deviner donc, la part de l’auteur dans ses propres textes. Reconnaître au passage alors les ambivalences soulevées en nous par ce jeu d’identification. La place du moi dans ma parole critique reste spéculative, une présence qui se réclame de sa subjectivité sans jamais en préciser les contours. L’image de l’éponge se dote d’une charge visuelle plus forte que celle de la viduité. Absorber tout et plus sans se demander s’il y aurait un noyau central propre, individuel. Pourquoi ne serait-on pas constituer uniquement des mots que l’on vole, des cauchemars qui en ressortent. Néanmoins, ne pas accréditer une absence de regard, un sentiment du monde dont le terme essentiel serait appréhension : entre la peur et le désir d’étreindre. Le moi ici exposé, maigre conclusion, se réduit à son désir d’expression.

Se demande quelle dépense à inventer pour chaque jour, à défaut d’exutoire. Façon, sans doute, de planquer la perfection d’un quotidien dont rien ici ne sera dit.

Sapé (au sens d’habiller mais aussi de creuser) d’une littérature exigeante où la lecture arrête la fuite, éloigne le divertissement. Hélas, par instant je m’y reflète surtout par les commentaires que je peux y apposer. Un temps duel de la lecture quand elle se constitue essentiellement comme appel à prise de note, usurpation de citation plutôt que construction de soi par l’histoire. Voir également dans cette littérature expérimentale (au sens où son expérience n’abandonne pas l’ambition d’une appréhension du monde) un soupçon de chic, une manière, malgré tout, de retranchement élitiste. Certitude de classe, empruntée au passage, que tout ceci n’est pas pour moi. Mais il faut sans doute y lire un syndrome internet : on y touche que sa communauté de pair. Partant, une sorte de spécialisation, une réduction de soi à des goûts supposés conforme à sa réception. Longtemps, je me suis défini dans un défaut d’assiette comme dit Montaigne : toujours entre deux groupes, jamais tout à fait dans sa catégorie, de la littérature la plus hermétique à la plus populaire. Aller retour, culte du mouvement ; déjà dans un autre lecture.

S’enfouir sous les strates par spéculation sur la pensée par fragments. Faire de la continuité une épreuve de l’effacement. Sentences sonores qui semblent céder à l’hermétisme, à la facilité d’en suggérer énormément mais ne cerne rien. Pour rappel, cette note s’élance de ce constat discutable : quand elle ne parle pas de livres, voire tente d’en échafauder, ma pratique de l’écriture me paraît trop souvent dénuée d’objet. Peut-être à cause d’une distanciation d’une esthétique d’une poétique autobiographique, existentielle, exprimée en aphorisme, dépôt de vers, brefs instantanées imagés, le plus souvent accompagnés d’une photo qui illustre et décale le propos. Ici rien que du texte, un peu indigeste, pas très moderne.

André Breton, crâne comme à son habitude, affirmait (je cite de mémoire) ne pas vouloir faire état de ces instants nuls. Pourtant, ils débordent, sabordent l’espérance de l’épiphanie. Les ruses et autres tricheries de James Joyce : soudain le langage ouvre à une autre réalité, à un instant de compréhension du monologue qui le tisse. Parfois, avec une outrecuidance bonne à me rappeler à quel point je suis un imposteur, parfois me revient cette pensée : si cette construction était datée ? L’Histoire (littéraire surtout) se répète, elle reste trop hantée (dis-moi qui tu hantes, je te dirais qui tu es, Breton dixit) pour que la redite n’en soit pas une composante essentielle. Reste la possibilité d’une voix divergente : celle qui, donc, interroge la nécessaire somation de l’instant, les accumule dans leur ordinaire, peut-être même à renoncer à en tirer un sens qui les distinguerait.

Ces réflexions restent sans résonance. Reflets pourtant d’une mienne existence dans cette hasardeuse insouciance.  Plus tard, l’angoisse vient : toutes ces phrases m’affectent, me prouvent presque que rien ,vraiment, ne me touche.

Faire son malin : une phrase à accoler à chaque jour pour en moduler l’oubli. Le vécu s’oblitère. Pourtant on le débusque dans les mots des autres. Une signature. Au fond, ce début de matinée pourrait se qualifier ainsi : « Je suis moi-même soumis à toute sorte d’accès de paresse (mentale, spirituelle et physique) » Citation extraite de l’envoûtant agencement de récits de Maxime Ossipov, Après l’éternité. Toujours au cœur de ce temps avide (à vide et aspirant à le combler) poursuivie par toute prose digne de ce nom.

La tentation du journal : carnet de bord d’un travail en cours. Une réflexion sur la fragmentation. Déposer parfois ici des bribes, paragraphes ou phrases, d’un roman à l’écriture très incertaine. De ce découpage se déduit, peut-être une autre histoire, à rebours de la linéarité mais en écho avec les intuitions au centre de ce qui s’éloigne de plus en plus d’un roman policier.

Et ça marche. Accepter, une fois de plus, de se constituer en public captif. On échappe pas à au passé Prisonnière des visions imposées dans leur transparence : un instant mon fugitif apparaît, perdu dans ces discussions où l’intimité s’effleure et se trouble. Séduire Vitalie sur un sourire de sa part. Tout est possible, promesses infinies du devenir. Cette beauté s’en fout et se répète dans sa touchante maladresse. Autour de moi, on flirte facilement. Trop picoler la veille pour ne pas m’en attendrir.

L’avidité mélancolique, flottante, insomnieuse, où les lectures sont des heurts, des échos. Des présences presque.

Capturé, par emprunt, dans Quitter Londres, la singularité superficielle d’une époque qui se croit en tout instant connecter au monde pour mieux, gagné par l’impatience, n’en rien entendre.

À bras le corps étreindre la nécessité de la phrase. Si rien ne l’extrait de sa gratuité (posée comme un axiome plein d’a priori, vide de ressenti) pourquoi s’abandonner à la prétention de les organiser en constructions critiques ou romanesques ? En violet, j’insére des bribes du roman en cours, le reste est commentaire.

La mémoire ? Retrouver un geste à peine esquissé.

Peut-être avons-nous inventé toute cette agitation pour tromper la lassitude pour ce spectacle, pour tout ce qu’il ne nous apprend pas.

Un travail souterrain pour creuser le peu de visibilité. Peu envie de revenir à la définition rétrospective d’un carnet de lecture. Tentation d’en faire une projection : miroir d’un doute au quotidien surmonté. L’exercice critique qui fige un objet dont parler ne met pourtant pas un terme à l’écrit. Expliquons-nous : parler des romans que l’on n’a pas su écrire reste une épreuve de insatisfaction. Croire mes notes de lecture satisfaisantes serait soit se placer au-dessus (savoir mieux que l’auteur ce qu’il aurait du dire) ou au-delà (découvrir le prétendu sens profond de sa prose). Revendiquer alors l’exercice d’écriture : inconsistant et inconscient. Elliptique et suggestif. Ne pas s’attarder. Ni démonter ni démontrer. Ne pas se retourner donc.

L’écrit, expression de l’incertain ; frimer en affichant ce doute

Le projet initiale tentait d’atteindre une écriture au quotidien : pour une parole critique, ce rythme se révèle intenable. Impression de trop plein même pour une rédaction à chaud. Revient alors la tentation du carnet, du commentaire au jour le jour de l’écriture et surtout de ses aléas. Une constante mise en discours. Acuité éreintante d’une lecture en tension, sans silence ni oubli. Goûter alors à ces notes entassées sous la ligne de flottaison. À l’abri des regards quasi quand la publication ne se pare d’aucune annonce. Une pure offre au lecteur du hasard. Puéril ou désespéré ?

S’absenter : oublier l’oblitération attentiste, enfantine, de la surprise.

L’inquiétude de la lecture. Par une platitude, la lecture chercherait une réponse. Une compensation à cette angoisse d’être au monde, un miroitement de notre commune difficulté d’être. Pas certain que ce soit une question de moment. On ne lit pas dans les instants d’inquiétude ; on la retrouve comme un fantôme. Reconnaître parfois celui qu’on a été, voulu être, aurait pu être. Mais ne pas se cantonner à ceci. Lire aussi le reste, par hasard pour donner une autre forme à cette absence au monde que reste la lecture.  Peu de continuité alors, peu de croyance dans ce noyau moi-même qui s’affirmerait par la sûreté de ses goûts. En venir même  oblitérer les relectures. Un autre temps où je relisais quatre ou cinq avec un livre. Passion et volonté de construire une analyse, de démontrer. Avoir désormais opté pour une forme plus fugace. Autre temps aussi : la lecture comme échappatoire à l’angoisse tant qu’elle offre la perspective d’une relecture toujours à venir.

Mais peut-être que les rapprochements opérés dans mes lectures signifient surtout un choix implicite : la lecture pour éclairer ce que l’on cherche à dire. Sans doute que si on le savait, cette tentative n’adviendrait pas à la consistance d’une publication sur internet.

Inquiète instabilité d’être soi à travers une passion paradoxale de l’effacement.

Pourtant, l’essence de l’écriture me semble un objet sans cerne ni contour. Pouvoir réellement en parler serait la délimiter, décrire la consistance d’un projet romanesque.

Consistance néanmoins. Je parle fort peu ici de mon projet romanesque. Le rendre public le dote toujours d’une matérialité, fut-elle celle de ma capacité à surseoir l’échec, à maintenir le roman dans le projet, comprendre ma capacité à le maintenir dans le commentaire de ce que devrait être le roman.

Clarification au moins pour soi. Au cœur de la deuxième tentative quand la première ne trouve pas d’éditeur. Intitulé ce deuxième essai, Seconde vue toujours avec l’idée de porter un second regard sur mon duo de personnages… Pas le lieu pour les définir ici : le caractère de ces deux personnages (masculin et féminin pour se situer en regard) se dessine au fil des phrases. Ne sont en tout cas pas donner une fois pour toutes à leur auteur.

Considérer le réel comme le comble de la contradiction des intentions qu’on lui prête.

Posture :  l’écriture comme lieu à part, non-lieux. Un « yonder » pour emprunter une définition brillamment par Siri Husvedt. Mais le « soi » n’est pas ici ni mis en cache pour évoquer l’archivage surveillé de cette exposition planquée. Le lieu serait celui où l’anecdote s’incarnerait dans une superposition localisée. Loger les souvenirs de mes personnages dans des endroits où se serait déroulée un passé qui m’appartient dans ma mesure où j’y aurais vérifié une présence.

Une sorte d’indignité non tant à parler de soi qu’à feindre de s’en offusquer pour mieux s’adonner à cet épandage narcissique. Le commentaire comme un pis-aller. Le roman réfléchit et progresse par scènes, par accidents et non, sans doute, parce que l’auteur a voulu (avant ou à côté) de la prise de langue. Évoquer néanmoins, ma tentative d’une construction romanesque autour d’un thème : l’extériorité. Dans une narration à la première personne, approcher ce regard sur soi qui toujours concerne un autre soi-même.

Impossible de remanier les impasses de la pensée.

Une autre invention de soi exige un autre support. L’altération de soi invente des soumissions à la logique idiote d’une solution de continuité. Expliquons-nous : j’ai ici finalement ici assez peu parler d’un goût ancien pour les journaux intimes. Le diariste s’invente des dépendances, s’astreint au personnage esquissé dans ses carnets. Mon projet romanesque, par ce regard extérieur, porte sur cette différenciation de soi à soi porté par chacun de mes personnages. Recours dès lors au bon vieux truc d’un personnage central fugitif, décrit seulement dans le regard d’autrui.

Avancer : s’inventer un autre passé.

Précisons encore le projet. Un titre provisoire, sans doute, pour centrer cette compensation au cœur du roman. Une pensée pas franchement neuve, une croyance ainsi énoncée : la seule vérité à laquelle peut accéder un narrateur de fiction est celle qu’il recompose, invente avec autant d’intuitions sur lesquelles se fondent une description enfin possible, précise comme l’est un cauchemar.

Mise au rebut de mes questions et autres commentaires. S’en séparer en leur trouvant une forme, une fin ?, ici. Faire alors montre d’une vraie intransigeance à l’égard de tout ce qui ralentit le récit qui alourdit, ralentit, entrave le récit en suggérant gravement, sans le secours d’aucune scène, ce qu’il doit ou devrait être.

Se cacher pour mieux composer avec l’exposition virtuelle. Son relatif succès redemande qu’en attendre d’autre que de se planquer un peu mieux. Une nouvelle strate de mots occultant, une nouvelle salve de phrases spéculaires ?

La pensé comme dispersion : je l’égare un peu partout pour mieux laisser à d’autre le soin de me retrouver.

Du contour visuel à l’incarnation. Écrire reste affronter la description. Soudain une tentative basée sur un modèle jusqu’alors penser faux : faire exister un personnage à partir d’un référent réel offre l’illusion de le voir.

Des va-et-viens, des reprises fragmentées : se relire pour tout réécrire, inventer des correspondances plutôt que des références.

Pour comprendre un peu moins mal ce que je tente de débrouiller, je vous livre un court extrait de la prose en cours :

Déjà on est resté debout. Pour forcer les participants à rester à leur place préétablit. J’ai pensé à un ballet, antique souvenir de danse classique. » La grâce d’une ballerine un peu moins heurtée par le passage du temps.  » La phrase m’est alors venue dont ne sait où, sans plus me quitter. Peut-être à force de gesticuler, incapable d’imiter leur immobilité. Du coup, je me suis laissée happer par leur pseudo-conversation. Quand on sait plus à quoi se rattacher, on ne trouve pas si étrange que de sérieux messieurs aient rien d’autre à foutre, en pleine après-midi, que de demander à une jeune fille si elle parvient à concevoir sa surnaturelle ressemblance avec un fantôme.
Pas réussi à savoir si on se moquait de moi. La certitude de la menace est venue plus tard. Celui qui posait les questions, le plus prolo de la bande avec sa chemisette repassée et lustrée, y adhéraient comme poussé par une irréparable blessure. Les autres, nettement narquois, enregistraient impassibles mes réponses d’abord incertaines. Tu vois, il paraît que nos gênes nous poussent à reproduire le comportement de nos vis-à-vis. C’est ma réponse qui m’a permis de comprendre à quel point ils étaient égarés dans leurs souvenirs. À mon tour, je me suis surprise à évoquer les miens.
Faut croire que je ne peux causer à personne sans remonter à une période embrumée de ma pauvre vie. Devant eux, j’ai évoqué l’époque juste avant ma dérive, celle où je déambulais dans les rues durant d’interminables après-mi, certaines de croiser les sosies de morts qui ne m’étaient pas franchement proches.
À leurs réactions, j’ai su que mon invraisemblable participation les déroutait.
Ils m’imposaient le récit d’une histoire chelou et n’entendaient pas que j’en devance les improbables méandres. Sortant de son retrait, Mathew est intervenu comme pour s’excuser d’avoir introduit, dans ce « cercle » selon ses propres mots pour une fois peu feutrés, une fille aussi idiote. Votre fugitif, avec exactement le même ton de voix, les a contredits.
« Vitalie elle-même avait toujours une autre version des faits à apporter. »
Je sais pouvoir rapporter ce propos textuellement tant me revient l’image du sourire nostalgique avec lequel ce propos sans contradiction fut affirmé. La suite fut plus confuse, tout le monde parlait et il me revient surtout mon effort pour débrouiller la préparation de ce récitatif que je continue à croire improvisé seulement pour sauver les apparences. Préserver une possibilité d’une vielle dispute pour gommer le grotesque du conte ensuite débiter. Pas pour la première fois c’est peut-être pas très utile que je vous le rappelle.

À suivre…  Au jour le jour, ou peu s’en faut j’ajoute des bribes ou d’autres réflexions au hasard, sans solution de continuité. En haut de l’article pour, par jeu intransitif, briser la chronologie. Au jour sans chronique, en attente de lecture, poursuivre ici cette inscription décalée de soi.

5 commentaires sur « D’un carnet d’écrivant »

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