L’homme-nuit Pierre Cendors

Exploration, à nouveau, des solitudes nocturnales, mythiques et magiques ; poétique spéculation (jeu de miroirs et de dédoublements autant qu’hantée méditation) sur notre part obscure, les morts qui nous hantent, les sacrifices qui nous tentent, les fuites qui sont cette vérité de l’être que, de livres en livres, Pierre Cendors poursuit. Dans un empire imaginaire, les dieux de l’obscurité sont chassés au nom de la lumière, celui qui en est le secret archiviste, l’énigmariste, est pourchassé, nous suivons ses métamorphoses, sa quête d’une nuit où se franchir. Somptueux roman, L’homme-nuit embarque son lecteur dans ce récit d’aventure autant que d’exploration intime où fantômes et dieux absents disent l’obstinée lumière de l’obscurité.

Pas utile, je crois, de dire à quel point je goûte les livres de Pierre Cendors. Un auteur qui m’accompagne, dans j’accueille avec enthousiasme les nouvelles parutions, avec passion les plus anciennes quand je tombe dessus. Comme tous les auteurs que l’on aime vraiment (pensons ici à Javier Marias, à John Burnside, à Jacques Abeille), on retrouve Pierre Cendors dans cette certitude qu’il écrit sans répit le même livre, qu’il poursuit de roman en roman, ses hantises, qu’il leur donne un autre visage, un nouveau décor, d’autres incarnations. Cendors saisit l’abandon de l’homme à sa solitude, à sa nuit, aux instants où les mirages de l’identité sociale, du rôle que l’on prétend y tenir, s’effacent, où nous ne sommes plus personne, énigme fondamentale, vacuité primordiale, intranquillité primale, panique aussi, sans aucun doute, pour ce moi outrepassé qui nous fait fantôme autant que tous ceux que l’on apprend à entendre dans cet au-delà du Soi. Tentons de le dire plus simplement : on peut lire L’homme-nuit comme carrefour, reprise en altération, des deux précédents livres de Cendors, L’énignimaire et Seuil du Seul. Envisageons, puisqu’on sait l’auteur, au moins depuis Archives du vent ou Les fragments Solander, expert en dédoublement, dissipation de ses personnages jusqu’à en effleurer l’absence commune, L’homme-nuit comme le double inversé, négatif, spiralaire, comme on voudra, de L’énigmaire. On y retrouve, autrement, le même jeu sur les genres : de la SF, pour L’énigmaire, à l’héroïc-fantasy pour L’homme-nuit. Posons ceci hâtivement pour mieux dire à quel point le jeu de Cendors est d’échapper au genre, d’écrire ce qui l’intéresse. Retrouver un auteur ne serait-ce que pour retrouver son style, ici ses flamboyances, sa condensation et, à l’occasion, ses automatismes (souvent l’auteur transforme en verbe des noms et joue de la familiarité de ce décalage),seule continuité tangible d’un monde. Nous retrouvons surtout l’identité plurielle — en dissipation, en disparition — des personnages de Cendors : tous sont archivistes des vents, du secret, en un mot des énigmaristes comme l’est Kamaal. Certitude intermittente et diffractée : « En chacun est toujours autre chose, quelqu’un d’autre, qui le précède ou le dépasse. » Des fantômes d’avenir, la réminiscence du futur d’une fonction qu’autrement ce personnage remplira. « un sous-venir — « le venir de la mort sous la vie ». »Il sera, sans doute, à Orze comme dans L’énigmaire. À condition de ne pas entendre que ce récit prend l’apparence de la simplicité du conte, les archétypes du mythe, on pourrait regretter que son auteur n’enserre pas sa narration dans un redoutable dispositif narrative, cette sorte de mémoire prédictive, qui racontait et devinait tout autant l’histoire du précédent récit, celle qui tentait d’effleurer l’instant vers lequel converge tous les romans de Pierre Cendors, le lieu où la littérature s’outrepasse et enfin peut asséner : « Quelque chose qui n’était pas la pensée pensait en moi. » Une voix démoniaque, dédoublée dont, ici, s’entend cette

violence anonyme, cette âpre douceur, insoumise, incorruptible, insaisissable — que nos yeux et nos mains, ici-bas, ne peuvent jamais se figurer, jamais effleurer, jamais étreindre.

Dans L’homme-nuit Pierre Cendors trouve un lieu à ce que Leiris nommait tangence ou béance, un Nord hyperborréen. L’incarnation d’un passage dont tous ses livres, dont surtout celui éponyme, fait l’épreuve ou disons, toujours pour emprunter à Leiris, la parade — accompagnement et évitement — de ce Seuil du Seul. La littérature, peut-être, parvient à donner à entendre cette solitude essentielle dont plus que jamais, à part dans Silens Moonou plus romantiquement dans la disparition de Minuit en mon silence, Cendors suscitait le prurit suicidaire. Sous l’apparence d’un récit de voyage, Seuil du seul racontait ce voyage intérieur qui conduit à ce constat : je ne me suis pas franchi. La fiction, qui sait, permettrait ce franchissement, de dire ce franchissement. Là où « Sans parler, tout nous parlait. » Il s’agit sans aucun doute d’atteindre ainsi à ce sacré nocturne poursuivit dans ce roman. « Ce grand récit universel se réécrit de toute éternité. », dans nos ultimes bribes de consciences, peut-être dans la hantise que l’on peut en transmettre en autrui. Apologie de la vie ante-mortem, discours intitulé Cosmossuaire. Plus discret que d’habitude, peut-être un peu moins romantique (moins confiant dans l’idéalisation de la femme-enfant), notons que le dédoublement entre les personnages de Kamaal et d’Unu parvient, dans une division fondamentalement mythique, à se dédoubler dans celui entre La Nocturne et le dieu de Luministe, entre masculin et féminin. Quand il est à Solombros (il faut à nouveau souligner le génie de Cendors pour la toponymie), Kamaal doit fuir la chute des dieux des ténèbres avec la moureuse. Le jeu de mots possible (entendu seulement à l’instant) suggère bien sûr l’union entre ses deux principes, leur possible confusion : celui censé capturer les secrets du sacré sans doute est le même que celle censée écouter la voix des morts. Si L’homme-nuit décrit un univers imaginaire c’est celui où les frontières entre vivants et morts enfin s’estompe. Celui qui les a tués (comme sans doute celui qui les a créés) prend en charge l’âme de ses victimes. Le voyageur intérieur de ce personnage pluriel se poursuit donc accompagné par le fantôme de Demophone (la voix du Daîmon), une jeune fille, disciple de la Moureuse, qu’il a laissé mourir d’amour. Hélas ici, nous réduisons un peu trop ceci à son essence. Il faut préciser que L’homme-nuit est un récit d’aventure, celle d’une errance pourchassée dans, si belle formule, dans « ce grand désert stellaire au-dessus de nos têtes, où depuis, toujours, l’homme écoute les dieux se taire. » Solitude et silence, hubris et tentative démiurgique, tentation surtout de se confondre avec l’incrée qui pense en lui, pour lui et sans lui ! Une sorte de solitude où s’évanouir, ou s’épanouir. Ou comment retrouver ce Neutre de Blanchot ramassé en cette formule : « Le divin se divinise dans la solitude. Toute puissance naît où cesse le pouvoir sur autrui. » Sans aucun doute l’idéal d’une esthétique, d’une nudité d’une parole primordiale.


Merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

L’homme-nuit (20 euros, 194 pages)

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